N°003 - Arcadie

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Titre

N°003 - Arcadie

Numéro

N°003

Date de publication

Mars 1954

extracted text

ARCADIE
REVUE

LITTÉRAIRE

ET

SCIENTIFIQUE

1

1

3
PREMIERE ANNtE

MARS 195-i

REV UE PARAISSANT

LE

IS D E CHAQUE MOIS

TARIF DES ABONNEMENTS

I~P.f\.NCE
cl 11';\.LI i~:

Imprimé . . . . . . 2.000 F .
Lclli·e . .. . ' .. . . 2.500 P.

l~'l'IUNGEft

Imprimé ......

AN

Lellrn . . . .. ....
Le numéro

2.300 F\
3.000 F.

A R C AD I E
REVUE

LITTÉRAIRE ET SCIENTIFIQUE
h

200 francs

Abonnement d'llonneu1· : i0.000 .francs, donnanL <lroiL
à la dédicace des textes par les auLeurs.

PREMIÈRE ANNÉE

fti. .-•

MARS 1954

~I

A bonnements - Correspondances - E nvois de textes

SOMMAIRE

«ARCADIE »
162, rue Jeanne-d'Arc, PARIS-13•
Chèque bancaire ou C.C.P. Paris n • 10.664-02
au nom de « ARCADIE »

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Centre Cultu1·el Belge. B. P . n • 30. Ixelles. I. Bruxelles.

R enseignements cl • Arcadie •.
Copyright • Arcadie 1954 , .
Le Directeur A. Baudry - Launay Jmp. - lLLIERij. - Dépôt légal 1• tr. 1954 N• 226,
hnprim tl en l'rnucc

Mon Evangile selon Jean, par

PORTAL . . .

5

Arcadie, par ANDRÉ BAUDRY . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

13

GEORGES

Les Droits humains et le déni de liJJerté sexuelle, par
RENÉ GUYON . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

17

Voltaire fut-il un « infâme >>, par ALAIN . . . . . . . . . .

27

Epigrammes de Callimaque . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

35

A Juventius, poésie cle CATULLE . . . . . . . . . . . . . . . .

36

La psychotecbnie et I'hon1ophilie, par J. CAMBRAY.

37

Any more coffee, par Y OULI FERN . . . . . . . . . . . . . . . .

40

L'homosexualité est-elle un vice, par

SERGE

TALBOT .

Bibliogr aphie ....... . .. . .. ........ . . ........ .... .

Dessin de

JEAN

BOULLET .... .. ....... ... . ... ... .

,

MON EVANGILE SELON JEAN
(FRAGMENTS)

\

Roman (1)
par
PORTAL

GEORGES

Je rentrais seuJ, tristement, au déclin de ce morne dimanche que Jean était allé passer gaiement de son côté, au
bord de la mer avec quelques camarades et leurs amies.
Tout à coup, comme je descendais noti·e petit bouJevard
:familier, je le reconnus; ou plutôt, car il faisait déjà assez
sombre, je devinai sa présence dans un groupe de jeunes
gens qui bavardaient et riaient avant de se séparer.
Mon cœm· battit violemment. Je m'approchai avec timidité, craignant d'être importun. Il me vit, hésita,. surp1·is,
et se détacha des autres pour venir à moi, un peu à regret
me sembla-t-il.
Je sentis alors que je n'aurais pas dü me montrer en
un tel moment; mais cela avait été plus fort que ma volonté : il me fallait un sourire de lui, une pression de sa
main, même sans une parole...
Soudain, lorsqu'il fut devant moi, s'imposa avec une fulgurante acuité à ma mémoire bouJeversée, un visage jamais
entrevu encore, de mon Jean. Il me fallut le scruter un
instant, pour retrouver ses traits familiers sous une sorte
de masque modelé par des sensations nouvelles.
Je ne le reconnus pas tout d'abord... Le petit faune chéri
s'était mystérieusement transformé en un jeune dieu habité
par un nouvel amour. Sa face rayonnait comme une escarboucle dans la pénombre du soii-, que le voisinage des
arbxes rendait plus épaisse et plus lourde. Une auréole couronnait sa chevelure mordorée, q tù semblait environnée de
clarté. Ses joues étaient marquées de rose, et ses traits,
soudainement burinés, avaient revêtu tme splendeur souve(1) Mon Evangile selon Jean constitue le troisième et dernier
volume d' Un Protestant. Un Protestant est paru en 1936 chez
Denoël.

-5-

MON F:VANCILE ..•
GEORGES PORTAL

raine. Ses yeux, provoquants et vainqnem·s, brillaient d'un
feu étrange que je ne leur avais jamais vu.
Je ne me trouvais plus devant l'adolescent charmant,
doux et timide, de la veille, mais devant un homme qui
était né là, se dressait là sous mon regai-d... un homlne
brusquement évadé de moi, arraché à mon amour, avec une
grande lumière de départ sur le front ...

Ali ! comme je vouch-ais le garder de tout péril, mon
enfant chéri !... Je serai toujours, tant que je vivrai, son
bouclier et sa force.
Quant à lu.i, sa pureté, sa grâce ont fait de moi un homme
neuf. Au fond, c'est moi qui suis son enfant.

*
**
J'ai terriblement souffert des tourments de la jalousie,
mais il faut que je réagisse, car, quelle que soit la puissance
de mon amour, je ne représente plus que vieillesse et
déclin...
Ils sont beaux, ardents... Ils ont tous les droits de la
jeunesse et du plaisir. Mon devoir est de lutter conti:e mes
égoïsmes passionnés, qu.i ne sont plus en hannonie avec
mon âge, et de m'incliner devant ce couple si bien ass01:ti.
J'imagine le merveilleux spectacle qu'ils offriraient à mes
yeux indiscrets !
Et puis, mon amour pour Jean doit se réjouir de tous
ses bonheurs.
Merci, ô mon Jean. Tu m'as donné cinq années d'amour.
J'ai eu plus que ma pa1"t. Je suis le débiteur de mon
destin.
Que vous devez êtres beaux en ce moment, tout nus,
côte à côte dans ce lit étroit, témoin de tant de chutes
éblouies et de tant d'assauts vainqueurs

*

**

Le ve1·hle « aimer » ne se conjugue jamais au passé. Ce
qui passe n'a jamais mérité le grand nom d'amour. Ceux
qui baptisent ainsi leurs passions fugitives ou tourmentées
ne font que se tromper eux-mêmes pour masquer la faillite
inéluctable de leur "\i'ie.

6-

Je sors des bras de Jean. Il m'aime encore. Il m'est
revenu.
Mais il change de jour en jour, et sa douce adolescence
se détacl1e de lui. Il s'en évade comme un papillon s'ébrouant
hors de sa chrysalide. Il devient dur et brusque dans ses
1·éactions. C'est peut-être un gem·e qu'il se donne avec moi
parce qu'il sait que je suis sa chose et qu'il peut tout oser
impunément... Mais il devient évident qu'il se fait homme.

*
**

l

Quand je pense aux rendez-vous de Jean et de Christiane, ce n'est pas du plaisir que prend cette femme, que
je suis jaloux : c'est de celui qu'elle lui donne.
Le sentiment de mon impuissance à lui offrir toutes les
jouissances, toutes les joies, m'écrase.
:::*
*

Jean a couché avec elle ce soir. Ils sont arrivés l'un après
l'autl·e. Comme toujours, je m'en suis assuré pour me faire
mal. J'étais crucifié. Je ne pouvais penser à autre chose.
Il vient de venir ap1·ès... gai, heureux, souriant. Je l'ai
regardé avec une admiration respectueuse, comme je regarderais un être descendu d'une planète inconnue. Il m'a
très tendrement embrassé en promenant ses lèvres chaudes
sur mon cou...
Ah ! je l'aime trop l Il faut absolument me contenir
devant lui. Cet amour le fatiguerait et l'accablerait.
Tout à l'heure, Jean m'a aimé avec une fougue sensuelle
gue je n'avais pas connue depuis des mois. Dans cette petite
chambre rose, Christiane ne régnait pas ce soir... et dans
ce l.it ! Quelle revanche !... PoUl'tant je n'avais rien de•
mandé. Je ne lui demande jamais rien. J'attends ses dons.

*
**

Ce soir, c'est elle. Mais que m'importe ? Hier est encore
vivant en moi... Jean est encore en moi.

*

**
Leur sensualité s'assouvit de nouveau ce soir. Ils n'exer-

-7-

.1
1

GEORGES PORTAL

cent que leur droit. Mais s'il était au moins avec un garçon !...
!'~i repris ma croix. Elle est lourde. Tout près d'ici, il
lm unpose en ce moment sa cadence, elle lui offre ses
flancs ... Leur rythme les unit.
Qu'il doit être beau sur elle !
J'ai les jambes coupées, j'ai 4orriblement mal... Pauvre,
pauvre...

MON ÉVANGILE,..

Il n'y a pas d'autœs vérités dans ma vie que celles de
Jean.

Pas la force d'écrire une ligne. Je viens de remonter
chez moi en titubant comme un homme ivre... Jean m'a
quitté pour deux mois et demi. Il s'embarque demain matin.
Je n'existe plus...

Mon Jean aimé,
Il n'est pas six heures du matin. }'ai été chassé de mon
lit par l'insomnie. Mes nuits ne sont en ce moment que de
lourds cauchemars entreconpés de réveils brusques ait cours
desquels mon cœur crie vers toi.
Oui, dans ta dernière lettre, il m'a semblé que tu me
condamnais. Mais être condamné par toi, c'est encore une
grâce ! ...
Il serait au-dessus de mes forces de ne pas t'écrire azi}ourcf hui. Mon besoin impérieux de t'aimer ne s'accommode
pas du silence... Je suis tout entier dans ces feuillets bleus
qui vont vers toi, messages fidèles de mon immense et religieux amour.
Ah ! comme il faudrait que tu puisses lire en moi... Tu
serais bouleversé si tu m'ouvrais comme un fruit, en découvrant que tu es partout, qu'il n'est plus rien de moi
qui ne soit devenu « toi ».•. Je ne suis plus que ton ombre,
fidèle, fraternelle, frémissante... et tel urie ombre, je n'ai
de mouvements, de contours et de vie qu'au travers de toi.
Une journée sans t'écrire hier, mais ce fut un siècle ! ...
Une succession d'heures mornes et lourdes comme un glas !
Je mis vaincu; il faut que ma plume coure sur ces feuillets,
et il me semble que je me reprends à respirer, à me réchauffer ... Une journée sans t'écrire, c'est pour moi une sorte de
mort...
Je n'ose plus relire ta deuxième lettre qui m'a fait tant
de mal; mais elle ne me quitte pas, et l en regarde soiwent
l'enveloppe, comme je considérerais sur ton visage fermé
des mazivais jours, cette expression si fugitive et heureusement si rare, qui t'arrache à moi par moments, soit parce
que rai été injuste, soit parce que tu as été inconsciemment
cruel.
Mais ta première lettre, je T:ai relue sans m'en lasser. Ah !
comme elle déborde d'une chaude et pure tendresse !
« Je pense à nous, et j'entre,v ois des horizons... », m'écrivais-tu...

-8-

-9-

*
**

~e porte en moi dei~ frères ennemis : le vieux misogyne
qtu ne veu,~ pa_s mounr; et celui qui aime Jean, qui chérit
tout ce qu 11 aime...
Je ne retrouverai la paix qu'en tua11t l'un de mes doubles.
Je dois être celui qu'il veut.

*
**
Ils ont tous les droits sur moi, et même contre moi.

*:-*
Le . départ de Jean approche. Malg1·é ma douleur, j'ai
conscience plus que jamais de l'indestructib:ilité de notre
amour. Visiblement, et quoiqu'il tente de plaisanter, mon
cher petit est très affecté par cette séparation, et cela me
touche profondément. Je ne sais ce qui s'est passé dans
son cœur, mais depuis quinze jours je suis devenu pour
lui ce qu'il est pour moi depuis si longtemps !...
Son retour charnel qui m'avait tant étonné, et qui fut
un paroxysme de volupté heureuse, était donc plus qu'une
fantaisie d'un soir ? ...
Je le comprends aujourd'hui : l'acte, dans son esprit,
devenait la conséquence sacrée du plus haut des sentiments.
Il vient d'exiger que je note la prédiction qui nous a été
faite : que nous ne· nous quitterons jamais, que notre amour
n'aura pas de fin.
Devant lui, j'ai tracé, très ému, la phrase qui nous lie...

*

**

11

GEORG.ES PORTAL

Alors je cherche ces horizons, qui ne peuvent être que
beaux, car sous ta plume, ils s'enrichissen t de lumière. Depuis qu,e tu m'as écrit cela, }'ai les yeux fixés sur cet horizon que tu m'as montré du doigt, et je demeure ébloui par
la mystérieuse joie que tu n'as pas voulu préciser, mais dans
laquelle ta jeunesse et ta tendresse chantent !
Et cette formule fin.ale : « Reçois sur tes deux vieilles
jou,es, deux gros baisers. Jean. » ... Elle me ,réchauffe et
fai,t bondir mon cœur comme un cabri ! ... Et puis, il y
avait au-dessou.s, à côté de to1t nom, notxe signe, qui est
ta façon la plus émouvante de me dire : je t'aime, avec un
mot bie,i à nous.
« Je t'aime », ce sont les mots que des millions d'êtres
ont répété dans wt ravissement extasié depuis la naissance
du monde, mots-rois, souverains de !'univers et de ses élus.
Mais notre signe n'a[>partient qu'à nous... il est notre secret,
il est une caresse...
Je t'en supplie, écris-moi bientôt, rapf)Orte-mo i le seul
bonheur qui puisse me consoler dans ma nuit. Jamais je
ne te le dirai assez : ma vie est suspendue, arrêtée... O,i
me croit ici, parce qne physiqueme nt, matériellem ent, f y
de,neure ... mais je suis auprès de toi à chaque minute du
jour et de la nuit, et même dans mes rêves, que tu peuples
invariablem ent.
Tzi invoques La pudeur, quand tu refuses de me parler
de ta jolie Christiane. Ne comprends-tu donc pas qn'elle
a deux amants, cette femme ?... Toi d'abord, et puis moi;
car je suis partout où tu es, je suis collé à toi, tout contre
toi... Tu es impuissant à te dépouiller de moi, comme je
wis impuissant à te quitter...
Tu croyais être en tête à tête avec elle dans ta petite
chambre d'amour ?
Quelle erreur ! J'y étai.s, tout près de vou.s.
SuT le plan humain, je sais tout ce qui me sépare d'elle
mon âge, son amour pour toi qui me la rend srtcrée, et
surtout, mon devoir, auquel je ne faillirai pas ... Mais cette
femme, toute parée à mes yeux de tes caresses, a en moi
un amant qu'elle ignore. To,i ombre, qnoi que tu veuilles,
quoi que tu fasses, est auprès de votre lit, respectueuse ,
docile et attendrie... et ne vous quitte pas. Oui, je suis ton
ombre, je suis « toi >, et Christiane, sans le scwoir, a deux
amants; l'un véritable, l'autre désespéré ... L'un qui la prend,

-10-

:\ION ÉVANGILE ...

l'autre qui cherche à la deviner... l'un qui s'attable au festin, l'autre, que l'idée de ce festin ronge et hante sans
cesse...
Cet acte que je n'ai jamais acrompli, te confère à mes
yeux une sorte de divinité.
Il est temps nutintenant cle me lever. Le soleil m'est renvoyé par les fcu;ades qu'il dore en face de ma fenêtre; mon
travail m'attend, et chaque hezire qui s'écoule nous rapproche. Mille et mille baisers sur tes belles chaudes joues
chéries.
Mon cher Jean,

Tu seras peut-être très étonné quand je te dirai que ta

lo11g11e lettre du 3 juillet, jaillie toute chaude de ton cœur,
est l<t plus b<>lle lettre cl'amoiir que j'aie reçue de ma vie !
Et je suis srîr que tu 11'as jamais écrit encore de lettre
comparable à celle-là. Elle m'a bouleversé et transporté
de joie.
Ozti., tci lettre est ime lettre cl'amour, en même temps
qn'un appel désespéré adressé à ton meilleur ami.
Ce que tu nommes, ce que nous appelons de la tendresse,
c'est de l'arnour. Pourquoi parlons-nou s de « tendresse »
en le désignant ? Parce que cet amour a perdu de ton
côté son caractère charnel ?... Mais n'oublions pas qu'il
a pris racine et puisé sa force dans une union charnelle, et
q11~ cette uniori ne peut être effacée.
Crois-tu que le mot de tendresse soit suffisant pour définir notre union d'âmes ? Non ! le sentiment qui nous unit
est une forme dépouillée et supérieure de l'amour.
Crois-tu que ma passion chaTnelle pour toi ne se f oncle
que sur la sensualité ? Tu sais que non. Cette prise de
posse.~sion de mon corps par le ûen n'est pas autre chose
que le don total de moi. Je ne vis plus qu'en fonëtion de
toi.
Je ne te rappelle pas cela pour te marchander le sacrifice
nécessaire et légitime que tu me demanàes, tout bouleversé
toi-même cl'avoir à me Le demander.
Le drame dans lequel tu te débats, mon cher, mon très
cher enfant, mon petit dieu, il y a longtemps que je l'ai
mesuré. Tu as été héroïque. Tu I'es encore, et c'est moi qni
-

11-

ai commis une mauvaise action en t'obligeant à cet héroïsme,
à cette lutte douloureuse; car f aurais dû avoir le courage de
te libérer charnellement de moi. Je t'en demande pardon.
Tu as fait mille fois plus que ton devoir envers ton vieil
ami-en/ant, depuis des mois, en lutta,it de toutes tes for ces
pour retenir un amour charnel qui se dérobait, de par la
marche inéluctable de la nature.
Mais peut-on parler de devoir en amour ? L'amour ne
connaît que lui-même et ses propres lois.
Reconnaissance? Pitié? Ce n'est pas de l'amour. L'amour,
cette divinité de l'homme, échappe à toutes les lois du
calcul, de l'intelligence, de l'intérêt, du « doit et <tvoir »...
Quels que soient les présents d'amour que l'on a reçus,
on ne doit jamais rien en échange.
Seulement l'amour véritable est rare. Celui que f ai la
certitude de t'avoir révélé et fait mesurer, ne meurt jamais.
Il survit victorieusement au stade charnel, pour enrichir
l'âme jusqu'à la mort. Lis en toi, lis en nous, et tu comprendras que tes inquiétudes ne reposaient sur rien : tu
n'as jcmiais douté de moi, pas plus gue je n'ai douté de toi.
Tu souffres seulement de me faire souffrir.•
Consolons-nous de notre malheur en nous disant que si
je t'avais donné un cœur de vingt ans au lieu d'un cœur
de soixante, tout serait peut-être détruit.
Crois-tu donc que je ne me vois pas ? Ah ! mon citer
petit, que de fois, en passant deva1it les glaces des vitrines,
je me suis regardé dans la rue ! Je me suis vu, voûté, flétri,
déchzi de toutes mes grâces physiques... Que de fois je me
suis dit (et il y a longtemps !) : « Comment peut-il m'apporter son désir ? ... Où trouve-t -il la force d'être encore mon
amant?
·
C'est atroce, mon chéri; et quand tu seras vieux, tu com•
prendras le drame d'aimer quand ori ne peut plus plaire !
Tu m'as apporté ce q1te peu d'hommes reçoivent, oui,
bien peu ! Les vieillards n'ont de maîtresses ou d'amants
que s'ils les paient. Toi, tu es entré dans ma vie, pur, be,iu,
désintéressé... Tu m'as apporté avec un clair sourire ta pureté, ta virginité, inconscientes de leurs grâces; et tu me
les as offertes très simplement, sans même te douter que tu
accomplissais le plus miraculeux des miracles : celui de
restituer à un vieil homme ébloui, sa jeunesse lointaine,
avec toutes les illusio11s qu'il croyait mortes...
GEORGES

-12 -

PORTAL.

'' ARC AD I E "
par
ANDRÉ BAUDRY

Un soir d'hiver, il y a quelques années, un ami m'apprenait qu'il existait en Suisse une revue homophile. Tel fut
le point de départ de cette activité.

1

Je ne connaissais presque pas d'homophiles. J'ignorais
presque tout de leur vie. Je souffrais seulement - comme
tant d'autres - de rencontrer parfois, aux canefours de
Paris et de nos grandes villes, certains êtres qui s'affichaient
ridiculement. Le monde homosexuel m'était inconnu, je ne
cherchais pas à y pénétrer. J'assumais simplement ma destinée personnelle, libre quoiqu'il en soit, n'ayant jamais
refusé ma natm:e et mon « moi » le plus ontologique.
Encore une fois, à côté des autres, non contre les autres,
non hors du monde et de la société, non hors de la famille
ou de la patrie ou de la religion.•.
Je lus le Cercle édité à Zurich. Je lus d'autres revues, qui
me vinrent de l'Allemagne, de la Hollande, du Danemark,
de la Suède... Les homosexuels étaient donc groupés, organisés, pris en charge pa1· des clubs, avaient des organes qui
leur apportaient chaque mois une présence et un réconfort.
La France n'avait rien. L'Italie n'avait rien. La Grèce non
plus.
Je dirai simplement que j'ai cru de mon devoir de faire
quelque chose ici.
Comme des milliers d'autres, je n'avais rien fait pour
être mro:qué de ce destin, et pourtant, il me fallait le réaliser jour après jour, heure après heure, hier au Colllège,
aujourd'hui en ma vie cl'homme et de citoyen. D'autres,
épm.-pillés sur la terre de Fi-ance - comme en toutes les
terres de notre existence, me ressemblaient. Qu'étaient-ils ?
S'acceptaient-ils ? Souffraient-ils ? Conservaient-ils leur

-13 -

ANDRÉ BAUDRY

ARCADŒ

di!tnité d'homme ? ComlJien étaient-ils ? Combien se diminu~ient ? Combien mouraient, silencieux, étouffés ? Combien ? Qlù ? Ceux de cette rue... de cette ville... ceux,
connus hier, frôlés ici... Partout, des hommes... des femmes ...
pour l'éternité, étaient homophiles... 1·esteraient homophiles, colllDle ils étaient nés homophiles.
Je 1.·eçus des lettres. J'entendis des confidences. Une
lumière apparaissait. Il fallait poursuivre.
Al1, je le sais, certains ricaneront, mais, je l'affirme, 01Ji,
ici comme autre part, un apostolat, un sacerdoce.
La grande Presse a parlé de cette revue. On a ironisé. On
s'est moqué. On nous a insultés padois. Arcadi,e répond.

Sux le plan métaphysique, biologique, sociologique, psycholo!!ique
nous tenterons, mois apl'ès mois, d'établir les
0
bases de l'homophilie. Mon but est auti:e, aujoru·d'luti.
Arcadie n'est pas une « revue » « comme les autres »,
non parce qu'elle ose pader de ce problème humain, mais
parce qu'elle est une présence, un réconfort, pour des milliers de créatures.
N'est-ce pas, vous, qui êtes seul, en votre bourg, en province, qui ne savez plus... Vous qui à l'adolescence vous
êtes cm un anormal, un malade, un déséquilibré... vous
qui avez cru trouver dans le mariage la solution à votre
solitude et à vos goûts, vous qui êtes dememé un homme
à côté des autJ:es, qui rentrez dans voti·e chambre solitaire, qui voulez aimer , qui aimez, qui voulez espérer, qui
espérez.
N'est-ce pas vo11s, citadin, perdu au milieu des autres,
to-,u·menté de mille désir s, et qui parfois, succombez, et
oubliez votre d ignité humaine.
J'ai vu des hommes pleurer, j'ai entendu de longs gémissements, j'ai lu des confessions écrites avec du sang... J'ai
vu des névrosés, des vicieux, des êtres qui avaient tout
perdu et tout oulllié, qui se trainaient, qui s'affichaient...
J'ai vu l'homme, j'ai vu des homosexuels... Ai-je vu l'homosexuel ?
Oui, une même nature, un même désil:, une même
« essence », mais combien d' « existences »...

I

divo1·ces loujours plus nombreux, des enfants naturels, des
injustices sociales, la. Presse a parlé et continue de parler
de tout... Elle sait s'émouvoir. Elle sait plaide1· des causes.
Etat, gouvernement, Eglises, Collectivités, tous, un jour
ou l'autre, ont porté un regard attentif sur les misères de
l'bon1me, sur sa destinée, et sur les conditions de sa vie
temporelle. Mciis qui ? qui ? a, un jotll", parlé des homophiles comme il convenait ? Lisez la Presse... Ah, oui, ils
trônent, ces malheuœux... On parle d'eux lorsqu'ils sont
« ramassés » par la police, tristes épaves, privés depuis des
mois d'un 1·egard amical, d'une étreinte généreuse... On
oublie que souvent il y a aussi pru:mi ceux-là, des profiteurs,
des vicieux. Mais pour la circoDstance, on mêle tout, on
assimile les bons et les mauvais... Et la Presse proclame que
tous les homophiles sont des êtres abjects, et on se réjouit
de débarrasser le monde de cette vermine. J e reçois très
souvent des coupures de journaux de province, qui excitent
leurs lectem·s sur des « affaires de mœurs ».

Arcadie ne défend pas le vice, ne défend pas l a débauche, elle prétend seulement sauver l'homme, et l'aider à
assumer sa destinée.
Quel dommage cependant, que tant d'homosexuels soient
cles peureux, des poltrons, refusent d'assumer leur vie...
mais, hélas, ne refusent pas de s'exhiber, de s'afficher là
où jamais ils ne devraient aller. L'hom(!se:x.'llel n'a pas
plus de droit 411e l'hétérosexuel; comme lui, il doit être
décent, respectueux <les cœu1·s et des co1·ps comme des âlnes.
Certes, nous le concédons, ti·op l'oublient. Qu'on me permette d'ajouter qu'ils ont cependant, très souvent, des circonstances atténuantes. La Société et ses diverses forces le
contraignant à vivre en dehors de la norme.
Quel est le sociologue qui fera le bilan ? q1ü établira
des statistiques ? qui montrera potll"quoi l'homophile est
trop souvent dans la rue... pour fuir son atroce solitude.

Arcadie a donc deux buts bien distincts.

La Presse a parlé des enfants mru:tyrisés, des délinquants,
des sans-logis, des cl1ômeurs, des femmes abandonnées, des

Elle veut apporter à chacun des homophiles iiincères
- e~ il y en a - une sécurité, une méthode de vie, une
amitié.

-14-

-15 -

• 1

ANDRÉ BAUDRY

Elle voudrait dire et répéter inlassablement au monde
que l'homophilie doit être étudiée objectivement, scientifiquement, qu'il ne faut pas la confondre - comme l'a dit
Jean COCTEAU, en son message, ici même, avec la prostitution et l'efféminement, que la psychanalyse se reconnaît
impuissante à guérir ce qui n'est pas à guérir; puisque c'est
l'être, que les Etats et les Gouvernements n'ont pas le droit
de légiférer en ce domaine.

LES DROITS HUMAINS
ET

LE DENI DE LIBERTÉ SEXUELLE

Il a toujours été entendu que ce qui est l'être est inviolable. Il est certes entendu que ce qui est l'être, ne doit
pas servir de prétexte à échapper au.~ lois, aux coutumes,
au respect des autres. Nous croyons ainsi servir les hommes,
homophiles ou non, en répétant, que toujours, et pcirtout,
le « moi » est sacré.
Ainsi Arcadie vivra. Et dans la mesure où tous ceux qui
sont attachés à nos traditions d'humanitarisme nous aideront, nous dirons plus largement que la vie sexuelle quelle qu'elle soit - est témoignage d'Amour. Et l'Amour
c'est l'Homme... comme Dieu lui-même est Amour. « Deus
est caritas » disait !'Apôtre Saint Jean.
Fils de Dieu, pour beaucoup d'esprits 1·eligieux... Hommes, simplement, pom· les rationnalistes, tous se rencontrent en ce mystère inépuisable, bienfaisant et tragique,
qu'est l'Amour.

. . Arcadie, revue littéraire et scientifique, ce1·tes oui, et
plus qi.1e cela encore.
Arcad,ie, témoignage d'éqi.lilibre, source de paix et de
bonheur, qui veut établir la Justice pa1· l'Amom.
ANDRÉ

BAUDRY.

par
RENÉ

GUYON

(suite) (1)
t
COMPLÉMENT NÉCESSAIRE AUX DROITS HUMAINS

C'est donc plus qu'une interprétation illusoire de la Déclaration de 1948, vouée à l'avance à une fin de non-recevoir,
que les asservis sexuels d'aujourd'ui doivent demander. Ils
doivent exiger que le principe positif de la Liberté sexuelle
&oit introduit dans la Déclaration des Droits humains comme
une cinquième addition aux quatre libertés (liberté de
pensée, liberté de conscience, affranchissement de la misère, affranchissement de la terreur) proclamées par feu
le Président Roosevelt comme hases des droits de chacun.
C'est compléter les libertés de l'article 18 par celle-ci :

« Chacun a le droit de liberté sexuelle et la libre dispo•
sition de son corps à cet effet; et nul ne sanrait être inquiété,
poursuivi ou condamné parce qu'il, a volontairement exercé
des activités sexuelles, quelles qu'en soient les modalités,
sans violence, sans contrainte et sans fraude. »
Refuser cette cinquième liberté, ce n'est plus faire œuvre
humaine, c'est s'avouer le prisonnier de morales arbitraires
ou de dogmes intolérants.
(1) Voir Arcadie, n• 2 (février 1954).

-17-

LES DROITS HUlltAI NS

RENÉ GUYON

Les antise xuels parlen t beauc oup de l a « dignit é humaine ». Nous avons démon tré ailleur s (1) que cette dignit
é,
notion d'aille urs fort indéci se, n'a rien à voir avec l'acte
sexuel librem ent consen ti. Elle n'est pas plus affecté e
par
lui qu'elle ne l'est par les préfél 'ences ordina ires de chacu
n
pour telle nourri ture ou telle distrac tion. C'est un stratagème enfan tin des purita ins que de l)réten dre qu'il
y a
« indign ité » à vivre sexuel lemen t en dehors de l eurs
concep tions puériles et inexpé rimen tées.
Mais il y a plus. La suprêm e dignité de l 'huma in, c'est
de ne pas laisser asservir sa pensée : et donc de ne pas
se laisser dicter ses actes par des systèm es qu'il tient
pour
enfant ins et ridicul es, quand sa raison ne l es ratifie
pas.
Cela, c'est essent iellem ent une « indign ité humai ne ».
C'est
l'attitu de d'éma sculati on, de renonc ement , d'apem ·emen
t
dans la vie qui est indign e de l'être humai n. C'est la
vie
des cloître s peuplé s de fantômes, et non pas celle de l'épanouiss ement sexel au grand jour. Les purita ins parlen
t
volont ier s de « souill ure > : mais est-il pire souillu re
pour
UD homm e intelligent et consci ent que
d'abdi quer sa personna lité totale, de ne pas la réalise r, de ne pas être
soi ?
L'être humai n moder ne (des deux sexes) proclame
et
répète très haut qu'il ne veut plus être esclav e. Or
les
mœur s et les lois antise xuelle s ont établi pour lui un
servage dont il souffr e à tous les âges de son existe nce.
Il
est I'esclave des lois d'ab stentio n qui le gouver nent. Et,
surtou t quand il a r ej eté le préten du P éché Charn el, ces
lois
se jouen t cruell ement de lui p arce qu'elle s font obli~a toirement de lui cet esclav e émasc ulé qu' il ne veut pas êtœ.
Ecarte r défini tivement ces accusa tions tendan cieuse s
de
souillu re ou d'indi gnité est donc un devoir essent iel.
Ses
résulta ts sont fécond s. Car 1a plus grand e force des
puritains est dans la pusilla nimité des partis ans de la Sexua
lité
libre : une pusilla nimité qui s'expl ique assuré ment par
deux
mille ans de terreu r, de persécutions et de propagande
antisexuel le, duran t l esquel s l a doctri ne de continence a
pris
l'habi tude de se préten dre la seule vérité morale et de
sup(1)

Etudes d'Ethiq ue Sexuel le : La Liberté sexueUe. Tome
Il.

Chapitre 2.

-

18-

prime r par la force ses oppos ants : ce même genre de force
et de tactiq ue que l'inqu isition utilisa it pour tenir en
respect les contra dicteu rs et les suppri mer au besoin .

Le jour où la consci ence affran chie des adepte s de la
Libert é sexuel le leur fera compr endre qu'ils ont pour
eux
le bon droit et une intelli gence supéri eure de la vie,
ces
craint es dispar aîtron t. ·

(

Ne nous le dissim ulons pas d'aille urs : ce sera soulev
er
un confli t extrêm e, mais un confli t qui est nécessaire,
car
il n'y aura pas de libéra tion défini tive sans lui. Il affirm era
certes cet irré ductib le antago nisme entre les purita ins
et
la doctri ne de Libert é sexuel le qui se présen te aussi comm
e
une vérité univer selJe mais qui entend n'utiliser d'autr
es
armes que la démonstratio n par la logiqu e et par l'exem
ple de la supéri orité de ses enseig nemen ts. Antag onism
e
qui signifi e comba t ? Sans doute. Le savoir, et ne pas
le
redou ter, est l a premi ère des condit ions de la victoir
e.
Et n'oubl ions jamais que si les purita ins ont toujou rs
été
ardent s à prend re l'offensive pour assure r le triomp he
de
leurs passio ns, c'est une tactiq ue que les prosex uels doiven
t
leur empru nter, puisqu e, comm e disent les milita ires,
c'est
la meille ure des défens ives.
LA RÉSUR RECTIO N DU BONHE UR SEXUE L

La doctri ne de Légiti mité et de la Libert é sexuel les insiste
donc pour la reconn aissan ce urgen te et la procla matio
n
univer selle d'une liberté nouve lle à inscrir e à côté
des
autres : la liberté de ne pas être persécuté pour avoir
accom pli des actes sexuel s sans violen ce, contra inte
ou
fraude. Elle réclam e l'inscr iption de ce droit parce
que
c'est une partie essent ielle du bonheur humai n. Elle entend
dénon cer l'erreu r du mond e moder ne qui a été de mécon
naître , sous la pressio n des doctri naires de la contin ence,
que la joie sexuel le est un des facteu rs essent iels et prédominan ts d'une vie heureu se. Car l'obser vation des peuple
s
comm e des indivi dus démon tre que leur bonhe ur a été
en
raison invers e de l'influ ence néfast e des impér atifs et
des
prohib itions antisex uels.
Certai ns s'éton neront -ils de l'impo rtance capita le que
la
Doctr ine de Légiti mité et de Libert é sexuel les attribu
e à

-19 -

r.

RENÉ GUYON

l a satisfaction s-exuelle ? C'est qu'on a tout fait p our les
empêcher de connaître ce que peut être l'intensité de ces
satisfactions et l'importance qu'elles peuvent avoir dans le
cours et pour l'équilibre de l'existence. Leur étonnement
n'eut pas été concevable dans les sociétés antiques où l'expression et la valeur de cette intensité, de cette importance,
étaient tenus pom· des facteurs les plus incontestés, et peutêtre l e plus essentiel, du bonheur de vivre. Leur étonnement, il est justifiable si on considère qu'ils sont déconcertés
par une campagne intensive contre l'activité sexuelle, souvent capable d'utiliser à son profit la loi, les répressions,
les excommunications sociales. Ds ne voient plus la sexualité que comme une anomalie contre laquelle on leur a
appris à s'élever. Ils voient le type de la satisfaction sexuelle
dans l'union soit-disant indestructible d'un mâle et d'une
femelle qui ont vite appris à vivre sans plus apprécier les
possibilités de leur sexe, trop connues, trop mon?t?nes,
rétrécies, bientôt à charge, sans saveur et sans ga1te. Ds
ne voient donc qu'un état médiocre dans lequel mœurs et
l ois contraignent à rester un couple qui souvent s'y meurt
de lassitude et d'écœurement.
Ces médiocres méconnaissent l'importance énorme attachée par les êtres humains à la sexualité. Et cependant cette
importance n'est-elle pas révélée .bon gré mal gré dans ces
tmions les plus 1·égulières du monde où l'épouse sexuellement négligée se décide finalement, désorientée et souffrante, à aUer confier ses tomnients et à demander des
directives au sociologue spécialiste. lei la comédie sociale
d'indifférence et de sous-estimation disparaît. Voici celle
qui fut la plus ignorante des vierges, la moins ave~tie du
jeu des sexes conjugés, qui étale alors avec passion ~es
plaintes, ses réclamations, l'exigence de ses organes phys10loriques, bref toute l'ardeur d'un sexe éveillé et qui ne veut
pa: êti·e déçu, d'un sexe qui n'avait jamais été à pareille
fête et dont les appétits s'affirment sans vergogne pour les
oruanes sexuels et leurs jeux. Sû.re de la légalité de sa
,.,
l

position, ne voit-on pas cette fellime proc amer avec entetement son droit aux exercices de ces sexes « diaboliques »,
avec la même intrépidité que la plus « éhontée » des
courtisanes. Mais, ce faisant, ne proclame-t-elle pas à la
face de la société hypocrite que le sexe est un ami destiné

-

20-

LES DROITS HUMAINS

à embellir l'existence, et non point cet ennemi qu'en avaient
fait les Pères de l'Eglise (Tertullien tenait le sexe de la
femme pour la po1·te de l'Enfer...).
~~ ~an~ue à gagner q~'e?e perd ainsi chaque jour, la
soc1ete ant1sexuelle est arnvee elle aussi à ne plus le comprend1·e. Elle ignore d'ailleurs tout de la diversité des acti:ités ~exuelles. Elle a été docile à la superstition qui lui
mterd1t cette recherche. Quelquefois une explosion dans le
milieu factice ainsi créé l'éveille et la trouble : un défi
lancé par _d~ ge~ ~ssoiffés d'amour, qui foulent aux pieds
leurs, traditions figees. Cette société s'en étonne, mais elle
ne peneti-e pas son mystère.
, A _D?tre, é?oque, avec les facilités de déplacement, la
secunte generale certainement plus assurée (quand elle
n'est pas momentanément compromise par des éneruumènes
en mal de conflits armés) et le respect mieux coZ:pris de
la liberté du sujet, les bénéfices individuels et sociaux de
la sexualité devraient être décuplés. C'est le contraire qui
se p1·oduit : et c'est cette portion minime mais audacieuse
de l'humanité qu'on appelle les continents qui est responsable de ce manque à gagner et des privations qui prennent
haineusement sa place.
Si le présent monde abonde en gens mal contents, irrités,
névrosés, à la vie insipide ou écrasée, et dont les tourments
mettent en danger tout l'édifice social, le remède est là,
sous la main. C'est un remède qui ne coûte rien en luimême, qui est accessible à tous, et qui peut guérir tout :
c'est d'échapper au mal de vivre par la libération de la
sexualité asservie, par le retour de celle-ci à la place éminente et joyeuse qu'elle occupait chez les Anciens.
Certes, dans les anciennes sociétés, encore mal équilibrées,
on a pu critiquer quelquefois certains développements de
cette sexualité pru:ce qu'ils étaient accompagnés de dangers
graves : l'esclavage d'une classe sociale la livrant aux fantaisies de l'autre, la méconnaissance de la liberté individuelle au profit du plus fort, la cruauté si malheureusement
instinctive chez certains être humains qui se faisaient des
faibles (notamment de la femme) un jouet... Mais cela
n'existait pas en m atière de sexualité seule. C'était le temps
où l'esclavage antique ou moderne, la méconnaissance du
droit, l'emploi sans remords de la brutalité, étaient des
articles de foi que nul ne songeait à critiquer. La notion
~

-

21-

LES DROITS HUMAlNS

RENÉ GUYON

de la liberté individuelle date d'hier, et le respect du faible
pai- le fort n'eut été jadis qu'un ridicule incompris.
De ces redoutables dangers, nous avons proclamé et apprécié la disparition. Nous entendons la maintenir, ne fut-ce
que par une heureuse compréhension des garanties qu'elle
nous apporte à nous-mêmes en échange des garanties que
nous assurons aux autres. La sexualité a donc le d1·oit,
garantie par ce progrès de civilisés, de réclamer de nouveau
une entière liberté de développement et d'applications.
La Liberté sexuelle que nous entendons, c'est celle qui
est solidement assise sur le consentement réciproque des
parties à l'acte sexuel ou à ses variétés. Le lecteur a certainement noté au passage que nous parlons toujours ici
des activités sexuelles exercées « sans violence, sans contrainte, sans fraude ». Notre docu·ine réclame la liberté
antique, mais corrigée par le respect moderne des droits
de l'individu. Forte des consentements réciproques, elle
exige que l'on respecte ceux-ci, quelles que soient les modalités qu'ils adoptent. Cela lui permet d'exiger que la sexualité soit associée de façon permanente à la vie privée ou
sociale quotidienne. Elle entend, ce faisant, être à l'abri
des dénonciations ignares, des prêcheurs intoxiqués de
métaphysique, des persécuteurs légaux et sociaux. Elle doit
être tenue pour aussi nécessaire que le pain qzrotidien.
Aujourd'hui, les rôles sont renversés. La violence, la
contrainte, le mépris des aspirations sexuelles, la négation
des consentements libres, la tyrannie exercée au détriment
des sexes émasculés, la persécution, le pourchas des individualités opposées à la discipline taboutiste : tout- cela,
c'est de l'autre côté, du côté des dictateurs puritains qui
n'ont cure des douleurs et des désastres causés par eux.
Qu'est la poursuite et l'emprisonnement des courtisanes,
qualifiées de prostituées, et le refus de leur laisser exercer
librement un métier librement choisi par elles, sinon un
esclavage à rebours organisé par les sectaires du Péché
Charnel, qui au Moyen-Age leur infligeaient même la peine
de mort pour prix de leur non-conformisme ? Et n'assistons-nous pas précisément là à un retour à cet écrasement
des dissidents plus faibles sous le char de Jaggernaught
du préjugé et de la loi, que l'on a tant reproché aux civilisations d'autrefois ?

-22 -

RÉFORMES IMMÉDIATES
EXIGÉES POQR OBTENIR LA LIBÉRATION SEXUELLE

Forts de ces confirmations de leurs principes, les adeptes
de la Liberté sexuelle doivent produire des desiderata précis
(des « Cahiers » comme on disait au temps de la Révolution
française) : le faire est porter la question sur le terrain
des réformes immédiatement nécessaires et qui ne sauraient
être éludées. On peut les énumérer sommairement de la
façon suivante.

(

a) .tlu.s d'émas~ulatiÔn forcée. On n'interdit pas cette
dermere aux fanatiques du puritanisme, mais on leur interdit de l'iniposer à ceux qui n'en veulent pas.
Nous avons dénoncé ci-dessus la civilisation actuelle
comme une civilisation d'émasculés : le mot est-il excessif ?
R~fléch~sse_z que dans les pays soumis à la discipline puritmne, decreter la suppression des courtisanes et émettre des
lois qui interdisent la « fornication » ou acte sexuel hors
U1ariage entraîne comme conséquence cette émasculation
pour qui n'est pas marié : résultat escompté d'ailleurs par
la politique antisexuelle, résultat contre lequel on doit
appeler à se lever tous ceux qui ont conscience de la légitimi!é des actes sexuels. Dès maintenant il y a guerre entre
les emasculateurs et les gens conscients de leurs droits
imprescriptibles. Ces derniers ne veulent plus de ces spectacles d'êtres (notamment d'êtres jeunes) qui sont condamnés pendant des années à verser des larmes de désespoir
et de sang parce qu'on leur refuse l'exercice d'une sexualité
aux demandes aussi impérieuses que légitimes, demandes
auxquelles on répond en les envoyant dans des geôles pour
insexués.

h) Respect et applications immédiates de la liberté des
sexes. La doctrine prosexuelle fera la conquête de l'humanité. Mais en attendant cette expansion totale, il y a deux
fractions d'humains qui n'ont pas la même conception de
l'organisation sexuelle d'une société : car le groupe des
puritains fait la guerre à la sexualité libre, par principe
métaphysique (qu'ils qualiHent de « moral ») tandis que

-23-

RENÉ GUYON

le groupe des humains vraiment humains entend assurer
le mécanisme de ses actes sexuels comme celui de tous ses
autres gestes physiologiques. Il n'y a de terrain d'entente
que sur un point : dans ces deux mondes séparés, la violence, la contrainte, la fraude sont interdites. En dehors de
cela, toute prohibition est un abus inacceptable : et le
groupe décidé à vivre dans la liberté doit désormais refuser d'être brimé par l'autre et exiger l a réforme de lois
prohibitives qui sont pour lui des non-sens.
En fait les gens qui appartiennent à ces deux groupes ilif.
férents ne devraient pas vivre ensemble pa1·ce qu'ils ne
peuvent se supporter et ne font que se contrarier, se gêner
les uns les autres. Mais comme on ne peut aniver à cette
ségrégation, il est un devoir social, c'est que chacun des
deux groupes doit s'incliner avec respect devant les décisions sexuelles de l'autre telles que cet autre les affirme,
sans essayer, surtout par 1a loi, d'imposer sa propre éthique
et son mode d'existence. Le temps est venu de p1·oclamer
que l a loi n'est pas au service d'une conception métaphyque et de le faire comprendre aux prohibitionnistes même
un peu rudement s'il est nécessaire.
lei il nous faut prévoir une objection. Dans toute société
organisée, dira-t-on, il faut un ordre social : l'individu
qui commet un meurtre ou un vol contrevient à cet ordre
social. Nous avons un ordre social antisexuel, disent les
puritains : celui qui y contrevient doit donc être puni...
Raisonnement spécieux et faux qu'il faut écarter de suite
pour des raisons hien évidentes. Car accomplir des activités
sexuelles contraires à l'ordre social puritain échappe à
son empire dès que ces activités ne nuisent à personne, sont
accomplies de commun accord entre les parties, et ne comportent ni violence, ni contrainte, ni fraude. Des actions
contraires à l'ordre social, pour être légitimement pours1ùvies, doivent nuire à quelqu'un : car c'est alors seulement
qu'elles jettent le trouble et causent un dommage effectif
dans le groupement ; nuire à quelqu'un, c'est nuire à tout
le monde, car chacun peut craindre d'être demain la personne lésée. Si, au contraire, ces actes ne nuisent à personne
et sont le résultat, la réalisation d'une entente volontairement consentie, l'ordre social n'est plus intéressé, il n'a
plus le droit de s'immiscer dans des affaires purement pri-

24 -

LES DROITS HUJ\tAINS

vées ni de s'imposer à ces contractants. Chacun est à l'abri
de toute activité qui lui déplaît, car il a simplement à
s'abst enir du contrat qui la crée.
c) Rétablissement du sens de la Liberté sexuelle, détruit
par deux mille ans de persécutions. L'esprit de persécution,
comme celui de dénonciation, semble une tare fréquente de
certains cerveaux humains. Ils relèvent tous deux de l'intolérance, passion abjecte que les Anciens connaissaient beaucoup moins. C'est à elle que l'on doit la mentalité de ces
légistes qui entendent poursuivre au criminel les modalités
des actes sexuels de la vie privée, simples préférences réalisées d'un commun accord par les partenaires, dès que ces
modalité,s ne rentrent pas dans les cadres médiocres et
inexpérimentés qu'ils ont tracés. Mentalité de confesseur
qui ne devrait jamais être celle d'un homme de loi et surtout d'un législateur. Ne pas connaître la vie sexuelle de
son voisin, notamment parce que, r on s'en désintéresse vraiment, est le véritable état libéral que l'individualiste doit
réclamer et doit atteindre.
d) Disparition, par suite, de ces attitudes cachottières et
semi,.honteuses que l'on adopte pour parler des actes sexuels
ou pour les accomplir : conduite dominée pa.r l'idée fausse
que l'on fait quelque chose de mal ou de défendu. Echo
encore de la vieille superstition du péché. Cette attitude,
désormais bannie par les prosexuels, doit être, dans toutes
les circonstances de leur vie, remplacée par le sentiment
simple d'accomplir, au su de chacun, des actes humains
hautement justifiés et qui n'ont besoin ni d'explications ni
de précautions.
Ces desiderata, ils sont précisément résumés par cette
formule dont nous avons réclamé plus haut l'insertion dans
la Déclaration des Droits Humains.
La liberté de conscience elle-même implique, dans le
domaine de la sexualité, ces corollaires pratiques :
1° que chaque être humain des deux sexes aura le droit
désormais de proclamer qu'il place sa vie sexuelle, de façon
délibérée et réfléchie, sous l'égide des principes libérateurs
de Légitimité et de Liberté de la sexualité tenue pom·
a-moral e, nécessaire et bienfaisante; et qu'il rejette impitoyablement comme un leurre et une diminution la doctrine de continence, de chasteté et d'émasculation présentées

-

25 -

RENÉ GUYON

faussement comme des supériorités;
2° qu'il faut en finir avec cette hypocrisie d'une prétendue « décence » qui condamne le simple aspect ou la
reproduction des nudités humaines, assimilés par des maniaques à un attentat criminel;
3° que chacun pourra vivre selon ses convictions en
exerçant ouvertement ses activités sexuelles lihres; et qu'il
n'aura à en rendre compte à personne dès qu'elles ne com•
portent ni violence, ni contrainte, ni fraude;
4° qu'il faut en finir avec les expressions injurieuses dont
les fanatiques du puritanisme entendent accabler, avec la
superbe de l'ignorant et la rage de l'impuissant, les affranchis de la sexualité. Car ces derniers refusent d'admettre
qu'une fille soit « honnête » (une « good girl » comme
disent les Anglo-Saxons) d'après l e critère de sa chasteté :
i]s tiennent qu'une fille est honnête, estimable, si elle est
intelligente, industrieuse, point méchante, et précisément
montre sa juste appréciation de la vie et de ses valeurs en
ne se refusant pas aux activités sexuelles (même s'ils résultent en le grand honneur, dont on a fait une grande honte,
de donner naissance à un être humain hors mariage);
5° qu'il ne faut plus que des hommes d'intelligence précieuse pour leur contrée ou pour l'humanité se trouvent
subitement exclus de leurs fonctions, de leur profession
ou de la vie publique parce qu'ils ont eu certaines activités sexuelles réprouvées à grands cris par les sectaires du
puritanisme, inférieurs à eux à tous points de vue : il ne
faut plus d'Oscar Wilde à la prison de Reading; il ne faut
plus de gran d homme d'Etat obligé de se démettre parce
qu'il a eu quelque activité sexuelle qui sort du canon prohibitionniste; il ne faut plus même de ces modestes praticiens (docteurs, avocats, etc.) qui se voient, paraît-il, dans
les pays anglo-saxons, menacés, malgré leurs qualités techniques, de perdre leur clientèle parce qu'ils ont eu des
attitudes sexuelles non-conformistes !
6° que l'affranchi sexuel, enfin, a le droit de réclamer
l'assistance même des lois pour assurer le respect de ses
convictions sexuelles et la protection de la force publique
contre les insultes, les menaces, les poursuites des fanatiques exaspérés de sa lihération.
(A suivre.)

-26-

VOLTAIRE FUT-IL UN "INFAME"
par
ALAIN

\

l

« Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qzâ tu es. » Si l'on
s'en tenait à la vérité un peu sommaire de cette maxime,
héritée comme tant d'autres de la « sagesse des nations »,
nul doute que Voltaire aurait droit de figurer au palmarès
de l'homophilie, où il retrouverait sans conteste le roicaporal, que nous a dépeint récemment Marc DANIEL, sous
les traits touchants du « prince captif ».
Et il est bien vrai que la correspondance de Voltaire
avec le « Salomon du Nord » pourrait tromper quiconque
n'est pas au courant des gentillesses de cour. On croirait
un assaut d'affeterie entre deux grandes coquettes. C'est
ainsi, d'ailleurs, que leurs contemporains les avaient surnommés.
Voltaire écrivait : « Votre idée m'occupe le jour et la
nuit. Je rêve à vous comme on rêve à sa maîtresse. » Il lui
mandait de Belgique : « S'il était vrai que votre humanité
passât par Bruxelles, je la supplie de faire apporter des
gozittes d'Angleterre, car je m'évanouirais de plaisir. »
(25 août 1740).
Et l'autre de répondre : « Ce sera le plus beau jour de
ma vie. Je crois que /en mourrai, mais on ne peut choisir
de genre de mort plus agréable. »
Mais les fréquentations de Voltaire aux alentours de sa
trentième année, sont autrement compromettantes. Elles
lui ont valu de figurer sur les registres de la police, où une
note, datée de mai 1725, qualifie ses mœurs d' « infâmes ».
Avant d'examiner le bien-fondé de cette assertion, nous
allons déc;rire rapidement la s ituation et l'état des mœurs
aux environs de 1725, ce qui nous permettra de comprendre
dans quelles circonstances Voltaire a pu être dénoncé
comme « infâme ».

-27-

llllll!lll!li:-

ALAIN

Louis XV vient d'avoir 15 ans. Jusqu'à 20 ans, il fera
montre de si peu d'empressement auprès des femmes, que
chacun à la Cour, croira revenu le temps des Favoris.
Mme de Prie, maîtresse de M. le Duc, qui a succédé
comme premier ministre, au Régent, s'efforce en vain de
s'assurer du roi, en lui jetant comme appât Mlle de Charolais, sœur de M. le Duc. Louis XV préfère à celle-ci son
premier gentilhomme de chambre, le jeune duc de la Trémouille, son aîné de deux ans. On les a surpris en tête à
tête par trop intime, et tandis que le prince de Tallemont,
oncle de la Trémouille, enlève son neveu en carosse, et s'en
va le marier sans délai, par pénitence, à Mlle de Bouillon,
l a de Prie emmène Louis XV à Chantilly, où l'on a pi-is
soin de n'emmener que les dames les plus fines et les plus
agréables de la Cour. En vain, le roi sort de leurs mains
aussi vierge qu'il était venu.
Longtemps encore, malgré son mariage avec Marie
Leckinska, Louis XV continuera à préférer la compagnie
de ses petits amis : le duc de Gesvres, gouverneur de Paris
à 15 ans, le duc d'Antin, autre gentilhomme de chambre,
à celle de la Reine, son aînée de sept ans.
Sans doute Mme de Prie ne peut-elle s'en prendre aux
Favoris, trop hauts placés. Mais elle veut frapper tous les
non-conformistes qui depuis la fin du règne de Louis XIV
ont relevé la tête et se sont dénombrés en instituant l'ordre
de la M<inchette, souvenfr de l'ordre du même nom, créé
vers 1675, dont parle Bussy-Rabutin dans son Histoire des
Gaules. Ce n'est point d'ailleurs pour faire triompher la
vertu qu'elle s'attaque à eux, mais parce qu'elle voit en
eux des alliés possibles de ses ennemis politiques, le duc
de Chartres, fi]s du Régent, et le ministre Chauvelin.
Pour les perdre, elle a fait nommer à la place du Lieutenant de police d'Argenson, son propre cousin germain,
Ravot d'Ombreval. Celui-ci, à peine en place, a exhumé
de la poussière des ordonnances du temps de Saint Louis,
où il n'est question que de « tourner les libertins au
pilori » et de les « ardre ».
C'est ai'nsi qu'eurent lieu de nombreuses descentes dans
les lieux connus comme étant les i-epaires d' « infâmes »,
établissements de bain, cabai·ets, hôtels, comme aussi des
coups de filet sur les berges de la Seine, dans les jardins

-

28-

VOLTAIRE

des Tuileries, du Luxembourg, de la Porte Maillot, etc:
L'arrestation la plus retentissante, et la seule qm sera
suivie d'une condamnation, méritée d'ailleurs, est celle du
marquis de P1·éau, qui s'appelait en réalité Deschauffoui:s.
Il avait, dit-on, volé, vendu et violenté des enfants. _Pour
les autres Hérault, successeur d'Omhreval comme lieutenant de ;olice, jugea plus sage d'étouffer l'affaire. Parmi
l es deux cents suspects, sous le coup d'une arrestation imminente figuraient au hasat·d, grands dignitaires et hauts
préla;s, ducs à brevet, cordons bleu, chevaliei-s de l'ordre
de Saint-Lazare, chevaliers de Malte. A des gens du peuple,
se mêlaient des secrétaires du Roi, Je capitaine de sa garde,
l'aide-majol· des gardes françaises, des magistratFs, ?es
conseillèrs au Châtelet, le grand maître des Eaux et orets,
le prévôt de Paris...
Même, des bas complices de Deschauffours, de la valetaille à son senice, aucun ne fut supplicié. La police enrola
les uns comme « mouches » et en fit ses agents provocateurs. Les autl:es furent envoyés à la Bàstille, à la Salpètrière et à Bicètre, d'où la plupart furent tirés bientôt sur
l'intervention de l eurs hauts protecteurs.
Ainsi donc, l'année 1725 marque le point culminant de,
la lutte eno-agée par Mme de Prie contre les affiliés de la
Manchette.-oA l'activité des exempts Haymie:r et Simonnet,
chargés de la surveillance des « infâmes » et de leurs
collaborateurs rétribués, sergents et mouches, s'ajoute celle
de dénonciateurs bénévoles. Parmi ceux-ci se distinguaient
deux 1·égents du Collège des Quatre-Nations, jésuites tous
les deux, les abbés Théru et Dupuy.
Or, on avait a1Têté l'abbé Guyot Desfontaines, parent
de la présidente de Bernières, et « grand c~rrupte1;r de
jeunes gens » disait sa fiche. L'abbé Dupuy, informe que
Voltaire avait sollicité l'élargissement de Guyot Desfontaines, écrivit au lieutenant de police pour prévenir les effets
de cette intervention.
« Si l'on veut s'informer de la vie que ce poète a mené
depuis s<t sortie du collège des Jésuites, et si l'on examine
de près les gens qu'il a fréquentés, on n'aura point iI'égards
à ses prières. »
« A sa sortie dudit coll.ège, il f u,t pensionnaire au collège des Grassins, et il était, alors, en commerce avec qziel-

29 -

ALUN

ques infâmes, entre autres le chevalier Ferrand, ancien et
f amew.x; corrupteur, demeurant rue de Bièvres. »
Voltaire avait connu le chevalier Ferrand à la maison
du Temple, où les deux Vendôme réunissaient la fleur Jes
~e~~ esprits. On ! tenait, certes, des conversations peu
edif1antes, et le frere du Grand Prieur le Maréchal de
VendAome, ne s' y c~chait guère de ses ,goûts socratiques.
Il ne faut pas oublier que le « non-conformisme » était
alors tr~s ~ien, porté, du moins chez les grands et leur entourage. Ainsi, des sa sortie du collège, Voltaire, admis à fréquenter chez les nobles, en entendra discourir ouvertement, dans ses villégiatures, à V aux, chez le vieux Maréchal _de Villa:s, dont le fils, Honoré Armand, prince de
~art:1gues, pair de France à dix ans, maître de cavalerie
a seize, plus tard grand d'Espagne, gouverneur de Provence, et membre de l'Académie Fi-ançaise s'était mérité
le surnom d' « ami des hommes ».
'
, !)e mê~e, chez Mme la Présidente de Bernières, où Voltaire ,avai~ connu l':ilihé Desfontaines, déjà nommé, ainsi
qu_e I ahhe Da°?1rev11Ie. Outre ses fréquentations, on pouvait reprocher a Voltaire sa liberté de langage, le cynisme
de ses lett1·es et de ses écrits. Citons l'épi«ramme
où pour
0
· comparé le Régent à Loth (le père' douse de'fendi
. ·e d'avoir
blement mcestueux des Ammonites et des Moabites) il lui
disait :
'
« Brancas vous répondra de moi
Un rimeur sorti des Jésuites
Des peuples de l'ancienne loi
Ne comiaît que les Sodomites. »
Que ce Brancas - duc de Villars-Brancas - non conformiste notoire, et cette référence que fait Voltaire aux
SodoI?ites, ne nous égarent point. En fait de fréquentation,
Vol:au_e a celles de, tous les beaux esprits de ce temps, où
se cotaient, comme a toutes les époques, les pratiquants des
deux disciplines. Et s'il affecte de parler de ces choses en
badinant, n'oublions pas qu'il u sait du style de son temps
témoins les lettres de l a Palatine.
'
L'allégation de Dupuy semble donc fort négligeable pour
ranger Voltaire d'un côté ou de l'autre. Beaucoup plus

-30-

VOLTAIRE

probante, à p1·emière vue, paraîtrait le rapport du lieutenant de police Hérault au ministre Fleury, où il est parlé
de l'abbé Desfontaines et de l'intervention de Voltaire
« aussi infâme que l'abbé » (1730). Hérault, réputé honnêtre homme, se serait-il porté garant d'une inculpation
pareille, s'il n'avait tenu en main une preuve tout à fait
convaincante. On. avait saisi chez l'abbé des images et des
lines obscènes. Or « Voltaire, disait Hérault, avait réclamé
des livres ». C'était laisser supposer qu'il s'agissait de mauvais lines. Mais la réclamaton de Voltaire, écrite de sa
main, figure encore dans les registres de la police; il s'agit
du dictionnaire de Bayle, et d'un exemplaire de la Henriade
<< relié en veau in-8°, avec des feuillets blancs, à chaque
page, remplis de notes ».
Hérault ne pouvait l'ignorer. Sans doute s'est-il laissé
abuser par les Jésuites, dont il était fort ami, et a-t-il voulu
les soutenir à tous prix, même à celui d'une équivoque.
En réalité, Voltaire, malgré ses fréquentations et ses
écrits, n'a point donné dans l' « hérésie sentimentale ».
M. Ernest RAYNAUD, à qui nous avons emprunté les éléments de cette note, affirme, dans La Police des Mœurs
avoir « fouillé tous les dossiers, épluché tous les aveux
des « mouches » et des gitons professionnels du temps...
sans y avoir rencontré le nom de Voltaire ailleurs que sous
la plume de Dupuy ».
En tout cas, et du moins à cette époque, Voltaire est assez
tolérant vis-à-vis du « péché philosophique » qui ne lui
paraît pas si haïssable, pourvu que

D'un beau marquis il ait pris le visage..•
Ce « beau marquis », c'est son ami Egon de Courcillon,
fils de l'annaliste Dangeau, à qui il a dédié, en 1714, son
poème intitulé l'Anti-Giton, afin de l'amener à
Sacrifier au véritable amour.
Il est cependant plein de mansuétude à son égard et ne
le chapitre qu'avec ménagement.
De même, Voltaire s'étçmnera qu'on ait brûlé Deschauffours, par une application abusive des Etablissement.~ de
Saint Louis, qui, selon lui, désignent sous le nom de bougres (boulgres, bulgares, turcs) les infidèles et les mé-

31 -

ALAIN

créants. D'ailleurs, même cette interprétation lui muait
paru être un reste de l'ancienne barbarie, indigne d'un
peuple civilisé.
C'est plus tard, lorsque la persécution des .,.ens cl'E«Iise
l'aura exaspere,
, , que 1e non-coniormisme ne lui
o apparaîtra
o
plus que sous les traits de ses calomniateurs tels l'exjésuite Desfontaines, devenu un implacable enn~mi l'abbé
Larcher et le Révérend Père Polycarpe, carme dé~baussé
de sa petite ville de Gex. Il lui semblera alors être lme
conséquence du célibat religieux, et cet ami de la tolérance, mettra à le combattre une sorte de fanatisme.

~:n, fait.' s_i libé~é de ~réjugés que fût Voltaire, il ne pouv:i-1t cons1derer 11mvers1on avec les yeux d'un psychiatre et
d un psychanalyste de nos jours. Son opinion, assez nuancée
sur la question, réside sans doute dans cet article de son
Dictionnaire Philosophique (1764) intitulé :
AMOUR NOMMÉ SOCRATIQUE

Les jeunes mâles de notre espèce, élevés ensemble, sentant cette
:force que la nature commence à déployer en eux, et ne trouvant
point l'objet de leur instinct, se rejettent sur ce qui lui ressemble.
Souvent un jeune garçon, par la fraîcheur de son teint, par l'éclat
de ses couleurs et par la douceur de ses yeux, ressemble pendant
deux ou trois ans à une belle fille; si on l'aime, c'est parce que
la nature se méprend, on rend hommage au sexe, en s'attachant à
ce qui en a les beautés et, quand l'âge a fait évanouir cette ressemblance, la méprise cesse.
c Citraqu.e ju.ventam
Aetatis breve ver et primos carpere flores , (1)

On sait assez que cette méprise de la nature est beaucoup plus
commune dans les climats doux que dans les glaces du septentrion,
parce que le sang y est plus allumé, et l'occasion plus :fréquente :
aussi, ce qui ne paraît qu'une faiblesse dans le jeune Alcibiade
est une abomination dégoûtante dans un matelot hollandais et dans
un vivandier moscovite.
Je ne peux souffrir qu'on prétende que les Grecs ont autorisé
cette licence. On cite le législateur Solon, parce qu'il a dit en
deux mauvais vers :
• Tu. chériras u.n beau. garçon,
Tant qu.'iL n'aura barbe au. menton. ~ (2)

(1)

< <::omn;i:ent s:est-_il pu faire qu'un vice, destructeur du genre
h~mam, s 11 éta_1t genéral, qu·un attentat infâme contre la nature,
soit po1;1rtan~ s1 n:aturel ? Il paraît être le dernier degré de la
corruption refléch1e, et cependant il est le partage ordinaire de
ceux_ qui n'ont pas eu encore le temps d'être corrompus. Il est
e1:1~e dans des cœurs tout neufs, qui n 'ont connu encore ni I'amb1tlon, _ni la frau~e, 1:1-Î la soif des richesses; c'est la jeunesse aveugle qw, par un mstinct mal démêlé, se précipite en ce désordre
au sortir de l 'enfance.
Le penchant des deux sexes l'un pour l'autre se déclare de
bon~e ~eure;. ll:ais, quoiqu'on ait dit des Africaines et des femmes
de 1 Asie méridionale, ce penchant est généralement beaucoup plus
fort da~ l'homme que dans la femme; c'est une loi que la nature
a établie pour les animaux. C'est toujours le mâle qui attaque
la femelle.
·

(1) Quelques pages plus haut, à l'article « AMITIÉ »
Voltaire écrit :
'
· · ; L;~~itié· ét~it ~ Ï;oi~t · de..r~ligi~d ·et · d~- légi~Îatio~- ~he~ · 1~;
Grecs. Les Thébains avaient le régiment des amants : beau régi~ent ! quelques-,uns l'ont pris pour _un régiment de sodomites;
1~ se trompent, c est prendre l'accessoire pour le principal. L'amitié ~hez l~s Grecs était prescrite par la loi et la religion. La pédérastie était malheureusement tolérée par les mœurs· il ne faut pas
imputer à la loi des abus honteux. Nous en parl~rons encore. •

-32-

VOLTAIRE

Mais en bonne foi, Solon était-il législateur quand il fit ces
deux vers ridicules ? Il était jeune alors, et, quand le débauché
fut devenu sage, il ne mit point une telle infamie parmi les lois
de sa république, c'est comme si on accusait Théodore de Bèze
d'avoir prêché la pédérastie dans son église, parce que, dans sa
jeunesse, il fit des vers pour le jeune Candide, et qu'il dit
• AmpLector hu.nc et mam . •
On abuse du texte de Plutarque, qui, dans ses bavarderies, au
Dialogue de l'Amour, fait dire à un interlocuteur que les femmes
ne sont pas dignes du véritable amour; mais un autre interlocuteur soutient le parti des femmes comme il le doit.
Il est certain, autant que la science de !'Antiquité peut l'être,
que l'amour socratique n'était point un_ amour infâme : c'est
ce nom d'amour qui a trompé. Ce qu'on appelait !es amants d'u.n
jeu.ne homme étaient précisément ce que sont parmi nous les
'menins de nos princes, ce qu'étaient les enfants d'honneur, des
jeunes gens attachés à l'éducation d'un enfant distingué, partageant les mêmes études, les mêmes travaux militaires : institution guerrière et sainte dont on abusa comme des fêtes nocturnes
et des orgies.
La troupe des amants institués par Laïus était une troupe invincible de jeunes guerriers engagés par serment à donner leur vie
les uns pour les autres : et c'est ce que la discipline antique a
jamais eu de plus beau.

Ovide. Met. X. 84-85.
(2) Traduction d'Amyot. (Ovide. Met. X. 84-85).

(1)

-

33-

--

--

-

Sextus Empiricus et d'autres ont beau dire que la pédérastie
était recommandée par les lois de la Perse. Qu'ils citent le texte
de la loi; qu'ils montrent le code des Persans, et, s'ils le montrent,
je ne le croirai pas encore, je dirai que la chose n 'est pas vraie,
par la raison qu'elle est impossible. Non, il n'est pas dans la
nature humaine de faire une loi qui contredit et qui outrage la
nature, une loi qui anéantirait le genre humain si elle était observée à la lettre. Que de gens ont pris des usages honteux et tolérés
dans un pays pour les lois du pays. Sextus Empiricus, qui doutait
de tout, devait douter de cette jurisprudence. S'il vivait de nos
jours, et qu'il vit deux ou trois jésuites abuser de quelques écoliers,
aurait-il droit de dire que ce jeu leur est permis par les constitutions d 'Ignace de Loyola ?
L'amour des garçons était si commun à Rome qu'on ne s'avisait
pas de punir cette fadaise dans laquelle tout le monde donnait
tête baissée. Octave-Auguste, ce meurtrier débauché et poltron,
qui osa exiler Ovide, trouva très bon que Virgile chantât Alexis
et qu'Horace fit de petites odes pour Ligurinus; mais l'ancienne
loi Scantinia, qui défend la pédérastie, subsista toujours : l'empereur Philippe la remit en vigueur, et chassa de Rome les petits
garçons qui faisaient le métier. Enfin je ne crois pas qu'il y ait
jamais eu aucune nation policée qui ait fait des lois contre les
mœurs. >

ALAIN.

--------------·--·



--

·--

ÉPIGRAMMES
de

CALLIMAQUE

XXV
!lµooe: K°'ÀÀty

uoo-.os

<< Callignot,os jztroit à set mie lon-is
Qu'oncques ne chériroit plus qu'elle
Ni damo-iseaii, ni damo-iselle.
Il le jttroit bien fort. De vray, ne dit-on poùit
Que les dieux restent sourds
A nos serments ir amou,r ?
Ce jour d'huy, c'est pour un garçon
Que son cœur est tout feu, tout flamme.
De lei pastourelle en larmes,
OTL se moque tout ctutant
Qu,e de la lune d'antan. »

XXX
0e:CJ<JO(ÀtKe: KÀEO'ltXE

« Pauvre, paiwre Cléonicos de Thessalie.
Air le soleil qui flamboie
Je 1i!ai pu te reconnaître
Et dans quel piteux état,
Je te vois.
Os et poil, rien de plus. Semis-tu pas mordu
Par lei secrète dent de mon propre démon ?
N'es-tu pas affligé de la même infortune ?
Scms doute, Euxithéos t'a•t-il ensorcelé.
Car, toi a.ussi, je m'en souviens, pauure âme,
En jT<uichissant le seuil tes yeux le dévoraient,
Le beau garçon, d'une trop tendre flamme.

-

35-

LA
XLIV

PSYCJIO TECHNI E ...
. .. ET L'OMOP HILIE
INTRODUCTION

Ea·n ·n

VIXL

-rov Il1:tV1X

« Par le Dieu Pan, de quelle ruse bien ourdie
Suis-je l'enjeu ? Je devine, ô Dyonisos,
Proche de moi trop chaude brai-se sous la cendre,
A ce feu,.là, je ne veux pas me laisser prendre.
N'enlace pas mon cou dans le creux de tes bra-s.
Souvent s'écroule <iinsi le mur que l'eau mina.
Ainsi, Menexenos, lai peur qu'en tapinois
Ott ne s'empare de mori cœur
Pour le jeter en esclavage. »
Traduction et transpositio n
par ELEMIR

DYORE.

•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:-:-:-:-:-:-:-:♦:-:-:-:♦:-:-:♦:•:-:-:-:-:-:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•:•

A JUVEN TIUS
Si, sur tes yeux doux comme miel, Juventius
On me lai-ssait mettre sans relâche mes baisers,
J'en mettrais jusqu'à trois cent mille
Et je ne me sentirais jamais rassasié,
Même si je te prenais, plus drue que les blés secs,
Une moisson de baisers !
{Extrait des Poésies de CATULLE.)
(Traduit par ALAIN.)

Les difficultés économiques ont fait que l'employeur ne peut
plus se permettre d'embaucher au petit bonheur. Il désire courir
le minimum de risques, et par conséquent connaître le mieux
possible la personnalité du futur collaborateur...
La psychotecbni e lui offre ce moyen.
Le candidat doit donc se présenter devant l'un des spécialistes,
qui déterminera, à l'aide d'épreuves (tests), s'il possède les qualités requises - qualités fonctionnelle s dans la majorité des cas
(chauffeur, tourneur...).
Le problème devient grave lorsque les qualités à examiner résultent du caractère, car nous assistons à une violation du MOI pour
le compte d 'une tierce personne.
Cette violation est d'autant plus facile à faire qu'elle demeure
inconnue. En effet, afin de garder leur efficacité, ces tests ne font
pas sentir cette introspection, et conservent des allures anodines.
Dans le cas contraire, le sujet pourrait essayer de fausser le
résultat.
Nous ne pouvons pas prétendre refuser en bloc la psychotechni e,
qui donne une meilleure connaissance de l 'homme, et qui, en ce
sens. peut lui rendre service, mais ne devons-nous pas nous
inquiéter lorsque ces renseignemen ts portent sur le comportemen t
sexuel par exemple ?
Les récentes aberrations américaines (renvoi de fonctionnaire s
et de militaires homosexuels) nous font un devoir de nous tenir
au courant de ce qui se fait en matière d'examens psychtechniques.
Examinons, si vous le vouiez bien, les différents tests, et voyons
ensuite si nous pouvons dégager de cet aperçu une ligne de
conduite.
- Les tests d'efficience sensori-rnoteu r ne semblent pas pénétrer
profondémen t dans la psychologie intime du sujet.
- Il en est de même pour les tests d'intelligence ou de comportement (études de Binet).
- Par contre, les tests de personnalité n'ont pas la même discrétion. Parmi les principaux, nous pouvons retenir :

a) Le tests de M. G. BERGER
se présente sous la forme d'un questionnaire (90 questions. Ex. :
Etes-vous très ardent à faire valoir vos droits, à revendiquer ce
qui vous est dû. ?) et • permet de révéler certains aspects que le
sujet voudrait dissimuler ou qu'il refoule inconsciemm ent •.
b) Le psychodiagno stic de RORSCHACH

utilise comme éléments une série de 10 images, proches de ce
que nous obtenons en écrasant une tache d'encre sur une feuille

-

36-

-

37 -

---

..
.

J. CAr.IBRAY

de papier après l'avoir pliée. Cette opération nous donne une
image symétrique par rapport à la ligne de pliage. Au candidat
de dire ce que représentent ces planches : forme, mouvement,
couleur, détails, etc...
Le sujet, en se défoulant, va livrer son vrai MOI.
c)

Test de MURRAY

Sous le masque d'examen d'aptitudes littéraires du sujet, on
lui présente un jeu de 19 images. Pour chacune d'elles, le sujet
doit raconter l'histoù-e que lui suggère la gravure.
Automatiquement, l'e*aminé projette dans l 'histoire qu'il conte
ses problèmes, ses désirs refoulés, ses complexes. Il découvre son
héros, et, à travers le héros, auquel le sujet s'identifie, l'examinateur découvre les éléments profonds de la personnalité du
sujet.
Ce test permet de diagnostiquer les émotivités, les états dépressifs, les états obsessionnels, la dé1inquance, les troubles sexuels,
en particulier l'homo-sexualité...
d) Test des Associations Libres
L'examinateur prononce un mot (inducteur) . Le sujet doit répondre immédiatement par le mot auquel il a pensé en entendant
celui prononcé par le psychotechnicien. (Ex. : il entend • chapeau ., il peut répondre • manteau .). On peut donc très vite
voir l'orientation intellectuelle du sujet. Les temps de réaction
sont fort inégaux, le sujet peut répéter le mot... enfin mille observations sont autant d'indications précieuses.
En effet, si vous aviez tué, ou blessé mème, un individu à
l'aide d'un couteau, que répondriez-vous si l' on vous lançait ce
mot :
Couteau.
Que répondriez-vous si l'on vous lançait :
Homosexuel ?
Garçon ?
Femme ?
etc...
e) Test du ViUage du Dr ARTHUS

Il est demandé au candidat de construire un village (30 maisonnettes, 1 mairie, 1 église, 1 usine, 1 château, des arbres, des personnages, des animaux, etc.).
Pendant cette construction, le sujet est observé. Un scientifique
ne bâtira pas comme un artiste, ni même comme un industriel.
Observations pleines de sens pour le psychotechnicien .
Ces tests nécessitent une certaine installation.
La graphologie ou la psychomorphologie sont d'une application plus simple, et bien que l'examinateur découvre des aspects
de la personnalité, ces examens ne relèvent plus de la psychanalyse.
En particulier, la psychomorphologie ne .fait qu'organiser et
rendre conscientes les impressions que nous ressentons en face
d' un individu inconnu.
Nous savons fort bien que la personnalité et les réactions pos-

-

38 -

PSYCHOTECilNlE

sibles d'un • petit gros , ne sont pas les mêmes que celles d'un
• grand sec • . Depuis longtemps les hommes avaient remarqué
!"interaction du psychique et du physique. A ce propos et -pour
rassurer nos esprits, si nous lisons certains ouvrages de psychomorphologie ou de... psychologie clinique objective, anthropo-psychologie, biotopologie, physio-psychologie... notons que nos observations
sur un point particulier ne sont pas en accord avec celles des
psychomorphologues. Le Dr CoRMAN nous explique en particulier
que les troubles sexuels, tout particulièrem ent l 'homosexualité se
rencontrent chez les individus du type ~ dilaté asthénique • ou
• rétracté extrême pauvre •. c'est-à-dire en langage populaire du
type • larve • ou • raté , . Or si nous avons rencontré des homosexuels rétractés extrèmes (rarement pauvres) la grande majorité
appartient au type latéral frontal.
Si nous devions donner un pourcentage, les chiffres seraient
proches de ces indications :
(Reprenons les appellations de CoRMAN.)

Types

%

Sexuatité

Dilaté asthénique
Dilaté sthénique
Rétracté latéral

10
5
35

hypo
hyper

Rétracté frontal

25

Rétracté extrême
cultivé
Rétracté inculte

20

Origine

veuler ie
occasion
narcissisme
sensibilité
contrôlée dédain de la femme
philosophie
pratique
hypo
céi,ébralité

.

5

>

perversion

Age

16-17
15-16
>

25
15-16

Ces chiffres n 'ont été trouvés que parce aue les sujets se sont
déclarés homosexuels. En effet, et ce sera notre conclusion, les
tests sensori-moteurs, les testes d'intelligence, les tests de comportement, la graphologie, la psycho-morphologie respectent notre
MOI sexuel, mais nous devons faire éliminer des eJ.Camens les
tests à tendance psychanalityque - tests de BERGER, de RORSCHACH,
de MURRAY, des Associations libres - ou refuser de s'y soumettre
lorsque l'examen se fait pour le compte d'un tiers. Je sais que
les -psychotechniciens assurent les examinés du secret professionnel. Mais la mentalité actuelle est trop intransigeante pour
que nous exposions notre MOI à tous les vents.
J . CAMBRAY.
N. B. - Cet article sera suivi d'autres traitant en particulier
de la morphopsychologie. Dès maintenant nous indiquons que :
le dilaté asthénique est l'homme de forte corpulence, sans ressort· le dilaté sthénique de forte corpul ence également, est le type
du bon vivant; le rétracté latéral est le type du sportif, sensible,
d'humeur changeante; le frontal est le type du chef. Enfin le
rétracté extrême, s'il est cultivé, est l'homme de la science, s'il
est inculte, l'inadapté.

-

39-

-

-

-------...

---

----

ANY MORE COFFEE

Any more coffee !

S'il a le nez busqué de son grand-père indien, les cheveux noirs,
très frisés de son grand-père milanais, il a, par contre, le corps
de sa mère, une fermière du Minnesota
• Any more coffee, Joss !
- Ye-a. An other one.•
Il a toujours le visage hâlé, même en hiver : un reste, sans
doute, de l'ancêtre peau-rouge.

« Any more coffee ! •
Chaque matin, cette phrase le fait tressaillir comme un refrain
de Noël. Sans elle, Joss, le soldat noir ne pourrait retrouver son
rythme quotidien.
Il fait cbaud dans la « cafeteria ., comme dans la nursery de
son enfance, et, Jeremy le steward blanc est son meilleur_ ami.
Dès que le nègre a bu la première tasse, Jer répète, invariablement, les trois mots magiques. Et, ce moment parfait de la journée
se dilue, dans son cœur, tel un tempo fiévreux de blues. Pour
Joss, le café express est mieux préparé; les « doughnuts •• sélectionnès et tirés de la réserve.

Mais, le regard du noir, dilaté de
fait mal. Car il y a un drame, entre
aurait pu l'éviter, en laissant Joss sur
blessé. En le sauvant, il en a fait un

tristesse et de désir, lui
eux, datant de Corée. J er
la rizière, à son destin de
malheureux.

A quoi bon ressasser tout cela. Ils évoquent, rarement, la
chose •. Mais, leurs yeux s'interrogent et se répondent dans un
colloque douloureux. L'homme de couleur ne devrait pas venir
prendre son café rituel. Pourtant, il souffrirait davantage, s'il ne
le voyait pas. Aussi, cette phrase lancée dans la buée du « perco ••
la musique de Duke Ellington, et l'odeur des Carnel, est suffisante pour lui donner le courage d' accomplir son travail.
Dans un car de l'armée, il va chercher, à domicile, les enfants
des fonctionnaires civils et des officiers américains d'une ville
d'Italie, pour les amener à l'école.
Dans la bi;ume matinale, d'un opale douteux, sa machine, couleur moutarde, flanquée de panneaux blancs, « Rallentare Fancuolli ., démarre dans un ronflement semblable à celui d'une
compagnie de perdreaux, décollant d 'un champ de blé. Il affectionne sa voiture, avec sa rangée de petits phares, au-dessus de
sa cabine, pointant, dans le brouillard, telles les lumières d'un
gâteau d'anniversaire au caramel et derrière lui, le pépiement de
perroquets des enfants.
«

Depuis le drame, ils n' auraient pas dü se revoir. Mais, ils continuaient, je ne sais pourquoi, ce jeu dangereux et indispensable.
Jer est, vraiment, très beau à regarder dans la vapeur de son
instrument, dont l 'aigle semble voler au-dessus de nuages. Il
manipule les manettes, avec la nonchalance, la précision d'un
technicien; mais, aussi, avec, dans le mouvement de son buste,
l'harmonie d'un danseur de ballet.

-40-

Le drame date de Corée. On avait baratiné dur, dans les rizières.
Abrutis par deux nuits sans sommeil, noircis et salis par la gélatine du napalm, ils rentraient de~ lignes, dans _une jeep cabossée.
La résille de leurs casques pendait sur leurs visages, comme une
voilette de chapeau de la Cinquième A venue.
Joss conduisait, et Jer somnolait, à côté de lui, lorsqu'un vilain
Mig vint bourdonner au-dessus d'eux. Le conducteur vit Jer sortir,
d'un coup, de sa torpeur, et sentit sa main se poser sur la sienne.
Ce contact le fit trembler. Il ne savait si cela venait de cette peau
blanche sur sa peau café au lait. Mais, certainement, il n'avait
jamais éprouvé une sensation pareille. Quelque chose de mou
montait en lui, pour se charger, progressivement, d'électricité :
« Vite. Planquons-nous au sol •• cria Jer.
Le Mig faisait sa petite musique énervante, tel une guêpe, en
rond, avant de se poser sur une fleur. Quel drôle de miel, tout à
l'heure !
Ils s'aplatirent, l'un à côté de l'autre; puis, rampèrent dans un
sillon de rizière. A cent mètres de la jeep, ils perçurent les premiers noyaux qui éclataient. La mitrailleuse s' amusait à régler son
tir. Sous la rafale, l'auto avança, en butant sur la crème beige de
la boue, comme un chien qui veut jouer avec un enfant, et va
bondir.
Joss comprenait que cela allait devenir malsain. Il se rapprocha
de Jer pour offrir moins de prise à l'ennemi, il se colla contre
son ca~arade. Leurs cœurs, tout prêt l'un de l'autre, battaient
à coups durs, tels des chargements déplacés, au fond d'une cale,
par grosse tempête. Ils se trouvaient, ainsi, au centre d'un cyclône,
dil. à la guerre.
Les balles chinoises les cernaient, de plus en plus. Ils se lovaient,
désespérément, s'interpénétrant, comme deux eros reptiles, au
fond de la tranchée.
Ils frissonnaient de peur, et cette peur grandit en eux, pour
devenir, peu à peu, un frisson bienheureux; un anéantissement
très doux, où ils crurent à leur propre mort. Ils étaient redevenus
enfants, dans toute la plénitude de l'innocence, et avaient, ainsi,
dominé la « trouille • monstre du combat.
Puis le crépitement du Mig s'apaisa. L'appareil semblait fuir,
pris en chasse par un avion américain.
D'abord, Jer crut Joss touché mortellement, car il ne réagissait
plus à sa voix, à la pression de ses doigts. Tué par le projectile
céleste, ou, gui sait, peut-être, par cette terreur, se transformant
en torche d'allégresse !

-

41-

........

--1
YOULI FERN

Sur la rizière, le calme était revenu, et Jer se leva pour
emporter Joss sur ses épaules.
Voilà, tout le prame.
.
.
Mais il est évident que chacun d'eux l'avait enregistré à sa
faton. 'Le blanc, plus prosaïque, avait prétendu qu'il ne fallait
rieJJ- exagérer, dans la vie, ne voyant, là, qu'un réflexe inconscient, dü à la peur, auquel il n 'attachait aucune importance.
Par contre, le noir avait découvert dans cet incident, un monde
nouveau, où il voulait, désormais, se mouvoir :
« Voyons, Jer, c'est impossible, lui avait-il déclaré, un jour,
que tu ne te rappelles pas de la rizière ! •
Le steward s'était contenté de dire :
« Any more coffee ! • pour couper court à toute explication.
Ce petit jeu dura six mois. Mais, un matin de décembre, où le
vent d'Afrique s·oufflait un printemps louche et mou Joss se
sentit possédé par cette douceur écœurante dans l'air. Cela faisait
revenir en lui, en bouffées lourdes, un réveil de tam-tam, du fond
des âges, un appel de la brousse.
Tout l'humus ancestral 1·emontait, sournoisement, à la surface,
comme ces secousses sismiques, laissant fumer, de leurs failles,
des vapeu1·s brO.lantes, souffrées, suivies d'une bave tellurique, coulant en mousse onctueuse.
Le noir se sentait oppressé. Ses yeux bouffis de fièvre dénotaient l'insomnie. Il refusa les doughnuts et la deuxième tasse.
Jer s'inquiéta :
« Qu'est-ce qui ne va pas, vieux !
- Dis, tu te rappelles, Jer ! •
Pendant une seconde, le blanc se retrouva dans le drame. Il
regarda sérieusement le nègre, la main fixée sur le filtre. Joss
revivait la scène d'autrefois, sous l'avion chinois. Il semblait h,eureux, maintenant, et, légèrement excité. Puis, brusquement, il
murmura, nerveusement :
« Jer, j'ai... J'ai besoin de... retrouver ce bonheur, tu sais,
lorsque... .
Jer subissait, comme les autres, le changement de temps. Il
faillit exploser, mais se contenta de marmonner sèchement :
• Tu sais, je commence d'en avoir marre de cette comédie. Tout
cela doit finir. C'est grotesque, idiot. •
Puis, il eut cette phrase malheureuse :
« J'aurais mieux fait de ne pas t'emporter sur mes épaules. •
Et, il lui tourna le dos. Il comprit que sa déclaration dure,
cinglante, avait déclenché quelque chose :
• Manges, dit-il. Take an other one.
- Never more coffee, fit le noir. 'Am fed up. Plus de café. J'en
ai jusque là. Gosh ! Of course, 'am a nigger ! Evidemment, je
suis un sale nègre. •
Ses yeux brülaient de colère souffrante. Il partit, sans dire au
revoir. Dehors, ses copains bavardaient sur le trottoir, près du
kiosque de journaux, tout en assurant, avec efficience, la des-

42 -

ANY ~IORE COFFEE

cente, ou la montée, dans les cars, des enfants de leur pays, afin
d'éviter rapts ou attentats.
Les deux premières voitures venaient de partir. Il était en
retard :
• A toi, de jouer, Joss. On les met. •
Le soldat de couleur sauta au volant. Seulement, désormais, il
se sentait redevenu africain. Le robot accomplissait les gestes
habituels. Mais le vernis civilisé avait quitté son être, comme
une âme quitte l'enveloppe charnelle, au moment de la mort.
Derrière lui, le bruit d'oiseaux des gosses lui parvenait voilé, sur
un autre ton : c'était celui des oiseaux de la jungle. Il n'y eut pas
de démarrage • en voJ de perdreaux • . Mais quelque chose de
brusque, proche de l'ouragan d 'avion. Il le comprenait, aussi.
Miss Woods, la surveillante, cria :
• Vous êtes nerveux, ce matin.•
Mais il ne l'écoutait pas, repris par un autre charme. Ce bruit
d'avion c'était le Mig :
C

Ah! Ah! Ah!

- Vous êtes ivre, Joss. Qu'est-ce qu'il y a ? •
Il allait trop vite, et avait failli emboutir une v,oitw·e, à un
arrêt. Le car s'arrêta brusquement, dans un • tchou • du frein à
air comprimé, rappelant le bruit fait par l 'éléphant, en s'arrosant.
C'était une belle avenue de marronniers de Milan. La voûte n'en
était plus verte, en cette saison. mais il la voyait de cette couleur.
Et l'idée de la jungle s'inscrivait, de plus en plus, en lui, en
l'enfermant dans une résille. Dans les virages, les enfants poussaient des « zou ., avec battements de mains. On les sentait
ravis de faire de la vitesse.
Seule, Miss Woods s'inquiétait, songeant à la pancarte • Rallentare Fancuolli . , s'étalant, en gros caractères sur les flancs de
la machine.
Lorsque le car vira devant le perron de l'école, la surveillante
1·espira mieux :
• Je suis désolée, Joss. Mais, je serais obligée de vous signaler.
Je suis très surprise de votre attitude.
Un à un, les petits s'éparpillaient devant le bâtiment :
• Good by, Jos. By, Joss.•
Et, ils imitaient le bruit • zou ! zou ! ., suivi d'un « tchou !
tchou ! • . Il était, déjà, reparti, saluant de la main, la vieille
fille, hochant la tête, de stupéfaction.
Alors, il y eut le démarrage • en perdreaux • . Le nègre se
sentait brusquement bien, depuis qu'il était seul. Calmement,
d'une main, il prit une cigarette dans la poche de son blouson.
Posément, il approcha la flamme du briquet. Et, la première bouffée lui procura une impression toute drôle. Son cœur battit plus
dur. Cai~ ce n'était pas une Carnel, mais, une • muta ., une
• Marijuana •.

-- 43 ·-

Et, ce cœur, cognant, à coups sourds, lui rappela • les chargements déplacés, butant, à fond de cale, par grosse tempête, le long
de la coque •·
A mesure que la fumée de chanvre indien venait briller son
être, la rizière s'étala, avec une précision d'écran. en relief. _Elle
était là palpable. débordant du pare-brise. Le M1g canardait la
jeep,' a~ançant et reculant, telle un chien q1;1i ve~t jouer. ~
corps de Jer s'incorporait au sien, pour offrir moms de prise
aux balles de mitrailleuses.
La terreur approchait, grondante, tandis que les hommes, lovés,
l'un contre l'autre, essayaient de freiner les tremblemen~ de cette
angoisse, devenant, insensiblemen t, une sorte de néant frissonnant,
très doux, semblable à la mort.
Désormais, uni à Jer, Joss n'avait plus qu'à crever l'écran de
son destin, inscrit dans le pare-brise, et accéder, par ce miroir,
tel Orphée, à la zone de pénombre.
Le car, en s'écrasant contre un pylône, lui facilita le passage
de cette frontière.
YOULI FERN.

L'HOMOSEXUALITE EST-ELLE UN VICE ?
par
SERGE

TALBOT

• Pou,r maintenir nos Tigu,eurs morales, profitons
de la grossièreté de =tre savoir. •

Jean

ROSTAND.

« Messieurs, savants, et sages juristes, psychologues et pathologistes, jugez-moi. Chacun des pas que j'ai fait a été conduit par
l'amour, chacun de mes actes a été nécessité par l'amour; c'est
Dieu qui a mis cet amour dans mon cœur. S'il m'a ainsi créée et
non autrement, en sµis-je la cause, ou bien sont-ce là des voies
insondables du destin ? • écrivait en 1889, dans sa prison, une
femme homosexuelle , la fameuse comtesse Charlotte V, qui portait des habits d'homme et avait épousé, sous le nom de Sandor,
une personne de son propre sexe. (Cité par KRAFFT-EBING, Psychopathia Sexualis, 550-556).
Cette fière question attend encore une réponse. La sévérité
des censeurs est fonction de leur ignorance. Pour la condamner,
ils rapprochent l'homosexual ité de penchants très différents.
Les homosexuels sont attirés par les personnes de leur sexe :
Trahit su,a qu,emque vohiptas : chacun a son penchant qui l'entraine. (VIRGILE. Eglogu,e II. 65).
Les homosexuels ne sont pas des anormaux sociaux : rien, dans
leurs occupations sociales, ne les distingue des autres hommes.
Leur vie amoureuse comporte autant de moralité et d'immoralité
que la vie amoureuse des hétérosexuels . Tout être humain a,
semble-t-il, le droit de rechercher le bonheur, à condition de
respecter les droits des autres. « Ton corps est d toi ., disait Victor

MARcUER.rITE.

L'homosexua lité n'a rien à voir avec la pédophilie érotique.
Les pédophiles sont les personnes qui ont un penchant érotique
pour les enfants. Ce penchant, qui se rencontre également dans
le sexe féminin, n'est pas limité à un sexe. Il porte aussi bien sur
les impubères masculins que sur les féminins. Certes, l'enfant doit
être respecté, protégé. Mais il est faux de croire que l'instinct
homosexuel porte sur lui davantage que l'instinct hétérosexuel.
L'homosexua lité n'est pas un cas pathologique corn.me la nécrophilie (profanation des cadavres), ou comme la nymphomani e
chronique - penchants qui ne se présentent que chez les dégénérés. Elle n'est pas socialement dangereuse, comme le sadisme.
Elle ne descend pas, comme le masochisme, aux actes les plus

-

45 -

SERGE TALBOT

mais. Elle ne s'adresse pas à des animaux comme la zoophilie, ni
comme le fétichisme , à des objets individue llement divers : nattes,
jupons, chaussure s, bonnets de nuit, etc... Elle ne blesse pas le
sentimen t esthétique comme la coprolagn ie (ou penchant pour
le répugnan t).
Sans doute Ja sexualité des autres semble toujours étrange et un
peu répugnan te. Est-ce une raison suffisante pour la condamne r ?
c En tant qu'homos exuel, je considère avec répugnanc e les relations sex-uettes normales, mais, moi, je ne cherche pas à les interdire ., écrit un homosexu el. (L'Unique , décembre 1953-janv ier 1954).
Il est assez plaisant d·entendr e taxer de penchant contre-na ture
un penchant vieux comme la Vie et comme l'Humanit é, et cela
par des gens qui utilisent tous les moyens pour tromper la
nature : coitus interruptu s, préservati fs, méthode Ogino, voire
avorteme nt.
Mais, dira-t-on, l'amour homosexu el ne répond pas à l'intention
de la nature qui est la reproduct ion. La nature vous a-t-elle fait
part de ses intentions ? Et d'ailleurs êtes-vous bien sftr de ne
pas dévaluer l'amour hétérosex uel lui-même en le ramenant à
un simple principe de conservati,on ? Expliquer ez-vous ainsi
l'amour • courtois • par exemple ?
Dans son Traité de Psycholog ie Générale (P.U.F.), M. PRADIN&S
a établi la transcend ance de l'amour humain par rapport à l'instinct de procréatio n : • L'amour n'est pas un piège de la nature,
laquelle nous masquera it ses fins véritables sous des fins apparentes et nous engagerai t par l'attrait de la femme au service de
l'espèce, comme la cape étincelant e engage le taureau sur répée.
On est fondé à croire que l'union des sexes et leur dévotion l'un
à l'autre, en qui se résume toute aspiration consciente de
l'"amour, nous en exprime aussi toute la destinatio n naturelle,
dans une nature qui acquiert la loi de se dépasser •. an. 227).
Selon SOIMEi:., l'amour humain dépasse la sensualité sans l'exclure, tandis qu'il • exclut absolume nt l'intérêt spécifique de la
propagati on... L'amant éprouve que maintena nt la vie doit servir
à l'amour et que, de quelque manière, elle n'existe que pour permettre à l'amour d'exister •· Les amants légendair es : Tristan et
Iseult, Roméo et Juliette, Des Grieux et Manon, n'ont pas eu
d'entants.
L'homoph ilie - qu·on le veuille ou non - est une modalité de
l'amour humain. Il existe parmi les hommes, pour prendre le
chiffre très prudent avancé par Havelock Et.us, 2 % d'homosexuels exclusifs, non passibles de transform ation. A côté de cela,
il est une proportio n inconnue de bisexuels qui - comme Socrate
ou Montaign e - s'unissent à des femmes et engendre nt des enfants.
Selon Wilbem STECKEL, tom les hommes seraient bisexuels, mais
98 % refoulerai ent leur homosexu alité et 2 % leur hétérosex ualité :
les premiers sublimera ient leur homosexu alité en patriotism e, en
passion politique ou religieuse ; les seconds sublimera ient leur
hétérosex ualité en des valeurs esthétique s et humaines , qui constituent leur apport au patrimoin e de l'humanit é. Tel est le fait
irrécusabl e.

-46-

BIOLOGIE ET SOCIOLOGIE

Cherchon s-en maintena nt l'explicati on, et interrogeo ns successivement le biologiste, le sociologu e et le psycholog ue. Justifiero ntils l'intoléran ce dont la société fait preuve à l'égard des homosexuels ?
Le biologiste voit dans l'homosex ualité un produit de l'activité
des hormones : chacun a la morale de ses glandes. Il faut remarquer que d'après FLIESS et WEINlNGEl!, chaque partie du corps
c?ntient des substance s masculine s et féminines et que, pour ainsi
dire, non seulemen t l'homosex uel, mais aussi l'hétérose xuel porte
en lui, en potentiel, les caractéris tiques sexuelles contraires . La
maturatio n n'est terminée chez l'homme qu'à 23 ans en moyenne.
Jusque là l'instinct sexuel est indifféren t (KRAFFT-EBING). D'autre
part ,trois grands groupes d'hormon es sexuelles : testostero ne,
oestradiol , progestér one ont une très proche parenté chimique.
Des expérienc es ont montré que le solvant, la méthode d'administration , la dose intervienn ent dans la nature des réactions déclenchées par les hormones sexuelles. Par une modificat ion de la
molécule fondamen tale on peut, par exemple, renforcer l'activité
mâle ou femelle de la déhydroan drostéron e. • Par des modifications de la molécule fondamen tale de la déhydroa ndrostéro ne on
peut obtenir une gamme de produits présentan t tous les degrés
entre les propriétés mâles et femelles... Ces faits nous permetten t
de comprend re qu'une même glande puisse élaborer des substance s
oestrogèn es et androgène s.• (Louis GALLIEN, La Sexualité , page 114.
coll. • Que sais-je ? .). Sévères censeurs de l'homosex ualité, tremblez en songeant à quelle subtile chimie interne tient votre hétérosexualit é. • Jamais les hommes ne sauront assez la contingence de leur personne, et à combien peu ils doivent de n'être pas
ce qu'ils méprisent ou qu'ils haïssent. • (Jean ROSTAND Pensées
d·un biologiste , page 17). Sans doute la société a le fuoit de se
protéger contre les • protoplas mes antisociau x .•, mais quand un
~rotoplasm ~ ne, donn~ lieu à auc~n désordre ni scandale public,
11 va de so1 quelle na pas le droit de le tourment er' ainsi parle
le biologiste .
Le sociologu e, lui, dresse un tableau des différente s attitudes
sexuelles adoptées par la société au cours de l'histoire. Le journal
L"Express du 30 janvier 1954, a donné un important extrait du
livre de Gordon RArrRAY TAYLOR : Se:c in histoTy (Editeur Thames
and Hudson, Londres), extrait que je résume brièveme nt. • L'histoire de la civilisatio n, c·est l'histoire de la lutte entre les formes
de 1~ sexualité et les dillérents systèmes de tabous que l'homme
a ~s en place pour ~es contrôler.• Les sociétés européenn es ont
oscillé en~re deux attitudes morales, politiques et sociales profondé":ent différente s, selon que les membres de leur élite dirigeante
avaient résolu 1~ complexe d'Œdipe par une identifica tion au père
(xvr
(XVII' et XIX' siècles) ou par une identifica tion à la mère
xvm• et XX• siècles). Les • patristes • imposent à la société un~
série d'attitude s correspon dant à ce qu'ils croient l'essence de la
masculini té : con?amna tion de la liberté sexuelle, conservat isme,
goO.t pour les régunes autoritair es, mépris des femmes crainte de
l'homosex ualité. Les • matristes • au contraire que' leur identification à la mère entraîne à réagir contre l'at;torité paternelle ,

47 -

SERGE TALBOT

se montrent libéraux en matière sexuelle, progressiste, ;féministes,
favorables aux sciences et aux arts.
M. RATTRAY TAYLOR étudie ensuite les conséquences de l'introduction de la morale • patriste • dans l'Europe • matriste • préchrétienne : • L'Eglise médiévale était obsédée par le problème
sexuel à un point que nous devons considérer aujourd'hui comme
nettement pathologique. Elle s'efforça d'~n:iposer 8:ux peuples d'~urope un code sexuel d'une extrême séventé, et_ s1 elle n :( parvmt
pas tout à fait, elle réussit cependant à contraindre suff1san:im~nt
de personnes à l'abstinence pour faire lever ~e extrao~dil_la_1re
moisson de maladies mentales • et c les demences d origme
sexuelle • qui devaient donner naissance à la grande vague de
sorcellerie et allumer les bO.chers de !'Inquisition. • En Espagne,
Torquemada envoya personnellement 10.220 personnes au bO.cher
et 97.371 aux galères •. Or, les Inquisiteurs ne sont pas tous morts _:
• Le gouvernement américain imite l'Eglise médiévale lorsqu'il
révoque les fonctionnaires communistes et homosexuels en ve_r~u
du même texte assimilant ainsi déréglement sexuel et héres1e
politique.• Et le sociologue de conclure : • Faute d'avoir su renouveler les données sociales du problème sexuel, nous sommes gouvernés, dans ce domaine, par les morts. •
Après le biologiste et le sociologue, interrogeons le psycbologue.
René NELLI, auteur d'un livre récent : L ' Amow- et tes mythes du.
oœur (Hachette), résume ainsi l'une de ses idées maîtresses :
• L'humanité est double, masculine et féminine, et divisée contre
elle-même. Mais ce n ' est point de sexe à sexe que cet antagonisme s'affirme le plus nettement, c'est à l'intérieur de chaque
sexe. La nature a sans doute voulu que la féminité anthropologique se spécifiât surtout_ e~ la femme. Mai~ ~l e_st évident_ que
l'humanité virile a travaille pendant des m1llena1res à extirper
ses propres tendances féminines, et à les isoler dans ~e sex~ opposé,
créant ainsi la • femme-pour-l'homme •· C'est ce qw explique que
le premier effort accompli par les femmes moderl_les po1;1r s~
hausser au niveau des hommes purement hommes, ait consisté a
se débarrasser de cette espèce de féminité imposée. • (249-250).
Nous retrouvons les vues de STECKEL : l'individu sexuel normal
est bisexuel, s'intéresse également à run et l'autre sexe. Pour la
psychologie, l'homosexualité n'est pas un accident, ni le produit
d'un déséquilibre.
• L'obscénité, disait récemment Bertrand RUSSEL, c'est ce qui
risque de choquer quelque magistrat âgé et ignorant. • J 'espère
qu'en ce qui concerne l'ignorance tout au moiI_lS, ce~x-ci_ son~
moins nombreux qu'autrefois. Pour les autres, ru la b1olog1e, m
la sociologie, ni la psychologie ne leur fourniront des arguments
pour maintenir leur rigueur morale à l'égard des homosexuels.
Il reste une dernière objection que je trouve formulée dans
l 'Uniqu.e (déc. 1953). Une intéressante lettre envoyée de Londres

par Andrew LoNGSON nous apprend que dans plusieurs numéros,
dont le premier en date du 31 octobre dernier, de l'hebdo~adaire de gauche bien connu The New States man and Nation,
!'écrivain socialiste anglais Kingsley MARTIN s'est • indigné qu'on

-

48 -

PSYCHOLOGŒ

réserve aux homosexuels un traitement ignoble •· Cependant
- et c'est là l'objection - • pour lui l'homosexuel demeure malgré
le degré d'individualité et de caractère où il peut être parvenu,
un être insatisfait, refoulé, plus agité, plus jaloux que les autres
humains •. Andrew LoNGSON répond justement : • N'est-ce pas
le résultat de la situation où on le tient en tant qu'individu ? • •
KRAFFT-EBING nous fournira un exemple précis. Il s'agit d'un
cas (observation 256) qui offre un mélange d'homosexualité, de
masochisme et de coprolagnie : c X ... tient sa nature uraniste pour
innée, mais il croit que les monstrueuse représentations de son
imagination lui sont en grande partie causées par l'interdiction
que la loi et les mœurs lui imposent de s'abstenir de la satisfaction qui est pour lui naturelle, et il ajoute : • Je suis devenu à
moitié fou sous ce rapport, précisément par :faim d'activité amoureuse. Il croît que sa chute dans le masochisme a été favorisée
par la tragique, douloureuse et définitive compression de sa
nature uraniste. La satisfaction de son instinct est refusée à l'uraniste par les railleries et les résistances qu'il rencontre ainsi que
par les restrictions de la loi; c'est précisément par tout cela que
le masochisme est éveillé. • (Psychopathia Sexuatis, p . 489) .
Résumons-nous. La science, en 1954, permet de répondre à la
question posée en 1889 par Sandor aux juristes, psychologues et
pathologistes. Non, t'homosexualité n'est pas un vice.
L - A la différence des troubles pathologiques dont on veut la
rapprocher elle n'est ni répugnante, ni accidentelle, ni socialement dangereuse. Elle s'allie souvent aux conceptions les plus
hautes.
II. - La transcendance par rapport à l'instinct de procréation
n'est pas particulière à l'homosexualité. C'est le caractère essentiel de l'amour humain.
III. - Le fait qu'il existe parmi les hommes 2 % d'homosexuels
exclusifs ne peut s'expliquer que par une nécessité biologique,
sociale ou psychologique.
IV .- L 'homosexualité a une cause biologique - comme le
donne à penser la parenté chimique des trois grands groupes
d'hormones sexuelles - rien ne justifie la rigueur morale dont
on use à son égard.
V. - Au point de vue sociologique, la condamnation de l'homosexualité se présente comme un tabou périmé hérité des sociétés
• pli.tristes •.
VI. - Au point de vue psychologique l'homosexualité s'explique par le fait que tout être humain est double, masculin et féminin. Le type sexuel admis par notre culture - celui de l'être
qui s'intéresse exclusivement au sexe opposé au sien - est aussi
exceptionnel que le type de l'homosexuel exclusif.
Les révolutions nous ont donné la liberté de penser. Nous
réclamons pour tous les hommes une liberté plus sacrée encore :
la liberté d"aimer et de sentir conformément à leur affectivité
profonde, car nos sentiments sont encore plus nous-mêmes que
nos idées.
SERGE

-49-

TALBOT.

r

BIB L IOGRAPHIE

(On peut demander ces ouvrages à la Rédaction)

L'HOMOSEXUEL
EN AM!RIQUE

Etudes

par D. W. CORY
préface du Dr NACHT

P. HORAY

André GIDE : Corydon (Gallimard).
Dr F. NAZIER : L'anti-Oorydon (Ed. du Siècle) .
Dr A. STOCKER : L'Amour interdit (Ed. du Mont-Blanc) .
JEAN-HUBERT : AdoLescents aux yeux ternis (Albin Michel).
E . RAYNAUD : La police des mœurs (Malfère).
Maryse CHOISY : L'Amour dans tes prisons (Montaigne) .
Dr Ludovico HERNANDEZ : Les procès de Sodomie aux xvr,
xvn• et xvnr siècles (Bibliothèque des Cl.ll·ieux).
Conceptions modernes de la Sexualité (Crapouillot) .
WILLY : Le troisième sexe (Paris-Edition) .
Dr SAINT-PAUL : Thèmes psychologiques. - Homosexuels et
Invertis (Vigot).
Magnus HIRSCHFELD : Les Homosexuels de Berlin (Librairie
Jules Rousset).
François PORCHE : L'Amour qui n'ose pas dire son nom (Grasset).
H. E . MEYER et R. L . de POGEY-CASTRIES : Histoire de L'amour
·
grec (Ed. Le Prat).
Marc ORAISON : Vie chrétienne et probLèmes de la sexualité
(P. Lethlelleux).
Dr PERRIER : Le Monde des prisons.
(A

suivre.)

Œuvres de Jean BOULLET :

Tapis volant : 33 dessins précédés d'un texte de J. COCTEAU
(Flammarion) .
Œdipe. 47 dessins d'après Sophocle (Ed. du Scorpion) .
Evangiles. 77 dessins Œd. des Trois Mâts) .
Les Beaux Gars. 27 dessins.
Antinoüs. 33 dessins (souscription à Arcadie).
J oao Baptista.

-

50 -

Flore

" J'ai été bouleversé par les faits vrais, les faits
humains que renferme... ce livre honnête et sincère"
MORVAN LEBESQUE - Climats

TAN-HIN-KONG
AMSTERDAM

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