N°001-Janvier 1954

Médias

Fait partie de N°001 - Arcadie

Titre

N°001-Janvier 1954

extracted text

ARCADIE
REVUE

LITTERAIRE

ET

SCIENTIFIQUE

1

1

1
PREMIERE ANNtE

JA VIER 1954

REVU E PARAISSANT

LE

15 DE CHAQUE M OIS

REVUE

TARIF DES ABONNEMENTS

) FHANCB ,

Imprimé . . ....
Let1re ..... . ...

2.000 F.
2.500 P.

. B1'RANGEH

Imprimé

.... . .

2.300 F.
3.000 F ..

1 AN

LeUre
Lr numéro

. . . . . . .

A R C A D I E

..

LITTÉRAIRE ET SCIENTIFIQUE

PREMIÈRE ANNÉE

200 francs

JANVIER 1954

SOMMAIR E

A bonnement d'Honnem· : 10.000 francs, donnanl droit
h la dédicace clrs lexies p,ar les auLeurs.

Liberté, dessin de
Abonnements - Correspondances - Envois de textes

« ARCADIE »
162, rue Jea nne-d'Arc, PARIS-13•
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au nom de André BAUDRY ( n• 3902-79)

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Journal of Sexology. Whiteway Building. Bombay. Inde.
Centre Culturel Belge. B . P. n" 30. Ixelles. I. Bruxelles.

Renseignements à • Arcadie •.
Copyrigh • Ar cadie 1954 • .

Message de

JEAN

COCTEAU

4

COCTEAU . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

5

Le Petit Arabe, par RoGER PEYREFITTE. . . . . . . . .

9

A Juventius, poésie de CATULLE . . . . . . . . . . . . . . . .

14

Nova et Vetera, par ANDRÉ BAUDRY . . . . . . . . . . . .

1S

L'homophilie en Italie, par FABRJZIO DELIA TORRE .

18

La difficulté d'en être, par ANDRÉ DU DOGNON . . . .

22

J'avais un ami, poème de JOHN WALLER {traduit par
J . DE RICAUMONT) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

25

Le troisième but, par ROGER VERONAISE . . . . . . . .

27

Le Prince captif, par MARC DANIEL . . . . . . . . . . . . . .

35

Orphée, d'ANGE POLITIEN {traduit par JACQUES
REMO) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

44

Le Comité International d'Amsterdam, par ANDRÉ
BAUDRY ...................................

45

L'étrange veillée, de WALT WHITMAN (traduit par
J. DE RICAUMONT) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

51

Le Ieu de l'amour, de MICHEL ANGE {traduit par
Jacques REMO) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

52

Au Cercle Suisse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

53

Bibliographie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

54

JEAN

Dessins de JEAN BOULLET . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 8 et 30

Mes.rage Je Jean Cocteau
Puisque ma santé actuelle ne me permet pas
d'être des vôtres et de prendre moi-même la parole,
j'estime qu'il m'est indispensable de vous prouver
par quelques lignes, l'admiration profonde que
j'éprouve en voyant des hommes remonter de
force u~e pente de paresse et répondre à la destruction par la construction, aux ruines par l'ébauche
d_e codes nouveaux.
Nous savons tous quel vertige entraîne les hommes
à leur perte et que la nature, lorsque la science
évite les grandes pestes, chercl;ie par des moyens
détournés et destructifs à rétablir l'équilibre d'une
certaine masse de cheptel humain qui doit être
aussi stricte pour elle que la masse des eaux sur
la terre.
Malgré un certain aspect d'intelligence, de libéralisme, le monde se meut encore dans les ténèbres
du Moyen-Age et s'obstine, par orgueil, à contredire
les lois d'économie et de prodigalité dont le règne
animal et le végétal nous donnent l'exemple.
Les missionnaires ont dérangé ces lois dans les
Iles du Pacifiqu~, où l'homosexualité, la pigmentation de la peau, la sévérité qui contrôlait un
mariage, l'accouchement des femmes dans la bouse

0

-

5-

JEAN COCTEAU

MESSAGE

de vache afin que seuls les enfants robustes survécussent, établissaient un équilibre parfait en
évitant cette surpopulation que prêchent les hommes
et qui encombre le globe, au point qu'on le voit
secouer ses puces et déjouer nos calculs.
Les gouvernements, s'ils s'exprimaient avec franchise, ne diraient pas : « Faites des enfants» mais
« faites des soldats». Ce qui encourage l'avortement
qu'ils condamnent, puisque ces enfants sont voués
à la mort pour la défense des privilèges de ceux
qui les obligent à naître.
Il y a quelques années, je séjournais aux environs
de Paris, chez les Vilmorin, célèbres marchands
de graines de chez nous. Le matin, avec leurs
chimistes, je parcourais les cultures. J'y constatais
avec quelle rage tenace les plantes agissent et que
leurs mœurs sont si libres qu'un curé qui se promène
dans son jardin, se scandaliserait s'il pouvait le
voir comme le montrent les documentaires ralentis
du cinématographe.
M~is peu d'hommes comprennent que cette
fameuse quatrième dimension dont ils parlent et
à laquelle ils prêtent un sens métaphysique, n'est
autre que le temps. Ils ne le constatent pas parce
qu'elle se déroule au lieu de se présenter en bloc
et que ses perspectives désobéissent à la géométrie.
A tel titre que les choses qui s'éloign~nt dans le
temps grandissent, contrairement aux lois des perspectives de l'espace.
Il en résulte qu'ils ignorent que l'immobile
n'est point immobile, que les plantes gesticulent,
que la sérénité de la nature n'est qu'une apparence,
et que tout ce qui respire - (et tout respire jusqu'à
nos moindres cellules et à ce qui les habite) -

accepte un rythme que les règles dictées par l'homme
détraquent ou s'efforcent de détraquer.
J'assistais, dans une autre maison de campagne,
à la chose suivante. Un chien couvrait un autre
mâle. On le roua de coups. Dans la suite, il refusait
les chiennes, croyant qu'on l'avait battu pour
l'acte d'amour, et fort incapable de se rendre compte
qu'il s'agissait d'une particularité de cet acte,
interdit par ses maîtres.
Or, outre que l'homosexualité -(qu'on a la
facheuse tendance de confondre avec la prostitution
et l'efféminement) - est un échange de forces
qui s'affrontent, une expression de sens comparable
à celle de l'art, - puisque ce qu'on appelle vice commence au clwix - elle s'intègre dans un vaste mécanisme par quoi la nature, je le répète, s'acharne
à maintenir son équilibre.
Que de graines, que de semence, jetées à l'aveuglette et comme au hasard, par sa main mystérieuse.
C'est pourquoi je salue des entreprises qui tendent
à remettre en place ce que l'homme dérange et
qui, peut-être, à la longue, parviendront à vaincre
le désordre, la sottise que son tribunal prend pour
l'ordre et la justice.
Voici, Messieurs, ma modeste contribution à
votre effort. Elle est bien courte, mais votre haute
autorité saura en extraire l'essentiel.
Vous inaugurez sans doute une ère où les familles
éviteront les crimes, ou le crime social qui consiste
à punir le singulier au nom du pluriel, n'existera
plus dans le monde.

-6-

-7-

JEAN

COCTEAU.

-LE PETIT ARABE
par
ROGER

,

PEYREFITTE

J 'étais médecin de l'état-major à Damas, au début de
la guerre. De nombreux officiers, se plaignant de notre
oisiveté, cherchaient à se faire rappeler en France. Là
non plus, les vraies hostilités n'avaient pas encore commencé, mais on les sentait proches, tandis que nous croyions
de moins en moins à ce front d'Orient que l'on nous avait
fait espérer. J'étais moi-même en instance de départ, lorsque
je reçus la visite d'un capitaine qui, après quelques circonlocutions, me demanda de lui inventer une maladie justifiant
son maintien en Syrie. Mon visiteur était un homme robuste,
d'une quarantaine d'années, à qui je n'aurais soupçonné
aucune tare ni physique, ni morale. Je savais que, niobilisé
comme officier de réserve, il possédait une usine dans une
petite ville du Midi de la France, et qu'il était marié et
père de deux garçons. Je m'étonnai d'une pareille dérobade
qui, vu notre état d'esprit, .ressemblait à une lâcheté. Je
m'indignai aussi, à l'idée qu'il m'eût jugé capable d'être
5on complice. Je cherchai en vain son regard, qui était
Iuyant et qui seul, chez cet être solide, trahissait un tourment caché. Il me fut donc impossible de lui faire entendre,
par ce langage muet, ce que je pensais de son impudence.
Mon étou:nement s'accrut, quand je me souvins qu'il était
catholique pratiquant.
« Je feignis de ne pas avoir compris et lui proposai de
l'examiner.
« C'est inutile, me répondit-il brusquement, je ne souffre
de rien. Je devine que ma demande vous embarrasse. Peutêtre ai-je eu le courage de vous l'adresser, en apprenant

-9-

ROGER PEYJŒF.ITl'E

LE PETIT

~

que vous étiez en partance. Ainsi, je n'aurai pas à rougir
longtemps devant vous. Je sais ce que je fais, mais je suis
obligé de le faire. Après tout, il faut bien que des officiers
restent en Syrie : faites en sorte que je sois de ceux-là. »
Le ton désinvolte avec lequel il m'avait parlé, ne masquait pas ce tourment que je lisais sur son visage. Certain
qu'il souffrait au moins en secret, je songeai à l'en délivrer
pour lui être vraiment utile. Je lui dis que j'étais prêt à lui
rendre le service qu'il réclamait, à condition qu'il m'en
dirait le motif. Il se leva : « ...estimant, dit-il, que sa
requête n'avait pas besoin d'explication, il l'adresserait à
un autre médecin militaire.
- Je doute, répliquai-je, que vous consentiez à vous
humilier une seconde fois. Rien ne vous promet, d'ailleurs,
que vous obtiendrez gain de cause. Avec moi, au contraire,
vous avez d'avance gagné : il vous suffit de me répondre. »
Le capitaine se rassit et me regarda, droit dans les yeux :
« Je vous jure qu'il ne s'agit de rien touchant mon honneur d'officier. Contentez-vous de ce serment. »
Je répliquai que ma conscience, autant que ma profession, m'ordonnait d'en savoir davantage.
« Quoi. Vous voudriez me faire dire ce que je ne dirais
à personne ?
- Je suis sûr que vous avez tout dit à votre confesseur.
- Parler à son confesseur, c'est se parler à soi-même;
parler à vous, c'est parler à un autre. »
Il se leva de nouveau, en déclarant qu'il réfléchirait
jusqu'au lendemain, et reviendrait ou ne reviendrait pas.
Son cas m'intéressait tellement que, s'il n'était pas revenu,
c'est moi qui serais allé à lui.
Il ne manqua pas au rendez-vous, mais semblait plus
gêné.
« Je suis contraint aux aveux que vous exigez, me dit-il.
Je me suis mis à l'épreuve une dernière fois. Je ne m'étais
pas trompé : je suis inguérissable.
- Tout se ~érit.
- Non, je suis prisonnier d'un vice... Vous me compre-nez, n'est-ce pas ?
- Il y a tant de vices en Orient...
- Imaginez le plus ignoble. » Il ajouta après une pause :
« :Ma confession est finie. »

Je lui protestai qu'elle n'était même pas commencée.
II parut rassembler ses forces et poursuivit : « Il y a environ
deux mois, j'errai seul, une nuit, à travers les souks, et
fus abordé par un petit arabe. Je ne sais ce qui me poll8Sa
à le suivre. J'en eus honte, mais la nuit d'après je retournai
à sa recherche. Ainsi a débuté pour moi une existence 1>aradisiaque et infernale, où je ne cesse de me reprocher ma
faute, sans pouvoir y échapper. J'ai cru hier que j'aim.erais
mieux partir que de vous l'avouer, mais je n'ai pu résister
de nouveau à l'appel des souks.
- Vous voyez bien que vous êtes guérissable. Vous avez
le sentiment de votre faute, ce qui est déjà une promesse de
repentir. Je veux vous rendre un service beaucoup plus
grand que vous ne me demandez : je veux vous rendre
à vous-même.
- Ce n'est pas ce genre de secours que je sollicite, dit-il
avec colère. Tenez votre engagement, comme j'ai tenu le
mien. »
Je pris une feuille de papier et rédigeai, en lisant à haute
voix : « Je soussigné Capitaine X ... certifie que le Capitaine V ... », l'énoncé de nos grades ne mettait que mieux
en relief la fausseté du témoignage qui se préparait.
« Quelle maladie vous attribuer ? loi demandai-je en
m'arrêtant. Ne spécüions rien de trop grave : sinon, vous
courez le risque d'être évacué et seriez gros-jean comme
devant. Nous allons vous déclarer suspect de paludisme, avec
accès fébriles, nécessitant la mise en observation à l'hôpital.
Cela ne vous empêchera pas de sortir et, par des procédés
que je vous indiquerai, vous vous donnerez à volonté des
accès de fièvre pour tromper mon successeur. »
Le cynisme de ces derniers mots lui empourpra le visage,
ce dont j'augurai bien. Il passa la main sur son front
comme s'il voulait cacher ce mouvement de pudeur.
« J'espère, ajoutai-je, que vous avez bien mesuré à quoi
vous vous engagiez : pour votre honneur et pour le mien,
vous voue devez de simuler, tant que vous serez sous les
armes. Vous vous interdisez, par cela même, le service actif,
ici et ailleurs. Peut-être en souffrirez-vous bientôt, plus
vivement qu'aujourd'hui. Tout cela pour un petit arabe. »
Il sourit vaguement et dit que le problème était plus

-10-

-11-

ROGER PBYREFITl',E

complexe : il avait cru se libérer en rompant avec ce gamin,
mais n'avait fait que changer de partenaire. Néanmoins, il
se flattait que cette griserie finirait bientôt : il souhaitait
seulement qu'on lui laissât jeter sa gourme. Il se comparait
à ces collégiens qui font des ravages parmi leurs camarades
et qui sont plue tard des maris exemplaires, ou à ces Anglais
qui se livrent aux pires lubricités à travers le monde, avant
de reprendre en Albion leur existence de rigoristes gentlemen. Il ne s'estimait pas tout à fait perdu, même s'il tenait
le chemin de la perdition. Dans quelques mois, il reviendrait en France, apaisé et irréprochable.
« Voire, lui dis-je. Ne craignez-vous pas de tenter le
diable ? Puisque selon toute apparence, votl8 jugez les
sacrements sans effet, vous acceptez donc de vivre en état
de péché mortel. C'est grave, pour un homme qui a la foi;
c'est aussi grave que, pour un officier, de demander ou de
faire un faux témoignage. Il y a là une escobardeTie qui
m'incite à vous demander si vous n'avez pas été élevé chez
les pères.
- B ien sûr. Quoi que vous puissiez penser, je n'ai pa.s
oublié les bons principes que j'y ai reçus.
- On reçoit du collège toutes sortes de principes. N'y
avez-vous pas eu certaines inclinations, que les mœurs
syriennes auraient réveillées ? »
Il m'assura que son enfance et son adolescence avaient
été chastes.
<i: Cherchez bien, repris-je, n'avez-vous pas été, dans ooe
années-Jà, séduit par le visage ou la silhouette d'un de vos
camarades ? »
Non, les visages de cette époque lointain,e étaient fort
indistincts dans sa mémoire.
« Votre remarque, ajouta-t-il, me précise cependant mes
propres goûts : je suis séduit par un certain visage pl11.tôt
que par une certaine silhouette.
- Il faut bien que ce visage vienne de quelque part.
Si ce n'est celui d'un de vos camarades, ne serait-ce pas
celui d'un camarade de vos fils ? »
Il songea un instant, puis il haussa les épaules.
« Un de vos apprentie ?
- Voue voulez rire.

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LE PETIT A.JUBE

- Voyons, ne l'avez-vous pas aperçu déjà, ce fameux
visage, dans la rue ? en chemin de fer ? au théâtre ? dans
un :film ? J'ai l'impression que vous serez délivré de son
image obsédante, dès que vous en connaîtrez l'origine.
- En tout cas, j'ai cru le reconnaître chez le premier
petit arabe qui m'a captivé et je l'ai cherché ensuite chez
les autres.
- Ne serait-ce pas le résultat d'une lecture ? Les petits
arabes sont en honneur dans les lettres d'aujourd'hui. »
Le capitaine ne lisait que des romans policiers.
« Du moment que nom ne dénichons pas ce visage dans
vos eonvenirs, il doit faire partie, à votre insu, du eadre
habituel de voue existence et s'est inscrit peu à peu dans
vos pensées. C'est par un phénomène analogue que la callipédie antique recommandait d'offrir de belles statues aux
regards des futures mères. N'y a-t-il pas, dans votre appartement, un tableau, un deBBin ? ... »
Le front de mon interlocuteur s'illumina.
« J'y suis, s'écria-t -il. J'ai, sur la cheminée de mon bureau,
UDe pendule à sujet de bronze représentant un petit arabe.
Ponr comble, c'est un cadeau de mariage. Aurais-je rêvé
qu'il me jouerait ce vilain tour dans les souks de Damas ?
Il a mis dix-sept ans à opérer, mais n'opérera plus. Je vais
donner l'ordre qu'on en débarrasse mon bureau. Ce sera
ma· vengeance.
- Votre femme hésitera peut-être à sacrifier un souvenir, dont la maligne influence lui est inconnue.
- Il n'est pas question de le sacrifier : mes fils voulaient justement une pendule dans leur chambre, ils auront
celle-là. »
Il s'était levé, tout joyeux. On Je devinait soulagé d'un
~and poids. Il regarda la pendulette qui ornait un meuble
et semblait se demander comment un sujet de pendule
pouvait txoubler une vie. Puis, s'emparant du certilicat
inachevé, iJ le mit en pièces et le jeta dans la corbeille.
Je contemplai ce triomphe du patriotisme et de la psychanalyse.
« N'avais-je pas raison de prétendre que je vous guérirais ? lui dis-je. Toutefois, un conseil, donnez à vos fils
une autre pendule. »

ROGER PEYREFITTE.
-13

A Juventius
.le l'ai dérobé, au milieu de tes jeux, li Juvenlius tout de
miel,
Un petit baiser plus doux que la douce annbroisie.
Mais mon larcin n'est pa.s resté impuni; pendant plus
d'une heure
.l'ai été, je me souviens, comme cloué au sommet. d'une
croix
Quand je me siiis excusé au.près de toi,
Sans que mes lar-mes aient pu fléchir en 1-ien ta colè,·e.
A peine ma faute commise, tu as essuyé de tous tes doigts

Les gouttes dont tes lèvres étaient couvertes,
Pour enlever la souillure que ma bouche y avait laissée,
Comme si c'eut été la salive immonde d'une lou-ve impudique.
Ensuite tu n'as cessé d'a,ppeler su,· ma pauvre personne
Les rig·u eurs de l'Amour, et de me tourmenter de mille
façons,
Si bien qu'atprès avofr été d'amb,·oisie,
Ce petit baise,· est devenu vour moi plus amer que l'amer
ellébore
Puisque c'est là le châtiment dont tu menq.ces mQn malheureux amour
.lamais à l'avenir, je ne te déroberai plus de baisers.

(Extrait des Poésies de Ca.tulle)
(auteur latin, 87 av. J.-C.)
traduit par Ala-io.

" NOVA ET VETERA ''
L'Univers est mystère et lumière. Et chaque homme veut
enfin .connaître le fondement de toutes choses comme celui
de l'Etre. Ce trouble intérieur est d'hier, il est celui d'aujourd'hui encore, il sera celui de demain : pérennité de
l'être et de ses questions. « NovA ET VETERA », cette sentence
de la Bible s'applique à ce cas tragique de toutes les
époques, de tous les cieux, que cette revue veut présenter
expliquer, en s'appuyant à la fois sur la métaphysique, 1~
psychologie, la biologie, l'histoire, en demandant aux représentants les plus qualifiés de ces sciences de nous donner
le point de leurs -recherches et de leurs réflexions.

Arcadie, nouvelle revue littéraire et scientifique, prétend
apporter à ce monde de souffrance, une paix nouvelle des
cœurs et des âmes. Ah ! si nous pouvions déceler le vrai
sens de toutes choses.
Problème d'hier, nous chercherons parmi les Anciens les
textes les plus nets, les plus graves, s:usceptihles de nous
livrer une présence qui sera force et clarté pour tous les
hommes qui sont encore touchés par ce qui est de l'homme.
Notre devise peut être, veut être, ce mot de l'auteur latin,
« Terence » :

«

HOl\10 SUM, HUMANI NIHJL A ME ALIENUM PUTO

>;

« Je suis Homme, rien de ce qui est humain ne m'est
étranger ».
Nous n'attaquerons personne, pas plus que des doctrines
- d'autant que plusieurs d'entre elles, en des domaines
divers, ont apporté au monde une conscience éclairée des
troubles du comportement humain. Maie nous voudrions,

-14-

-15-

XOVA

ET

VETERA

ANDBÉ BAUDRY

enfin, être admis, être étudiés avec objectivité. Nous sommesà côté des autres, autant que les autres.
La psychologie des profondeurs a pu, ces denù.èree
années, renouveler certaines vieilles théories étranges et
partiales, c'est ainsi qu'un ouvrage comme celui du Père
ORAISON, docteur en théologie et en médecine, est capable
de conduire les âmes de bonne volonté, et les esprits sincères, à une meilleure compréhension de la vie sexuelle.
de toutes les formes de la vie sexuelle, qui, en tout état
de cause, n'est que l'actualisation d'une vie intellectuelle
et spirituelle qui se veut principalement réalisatrice de
PETRE.
La littérature de ces dernières années a souvent attiré
l'attention du public sur l'homosexualité, des auteurs ont
évoqué ce problème en le plaçant face à Dien-niême, on
à la Religion, à la Société, à la vie de collège, de camps de
prisonniers, face à soi-même, plus simplement; cette revue
vient à côté de ces œuvres, pour joindre sa voix autorisée,
en cette lutte du respect de la personne humaine, du main-·
tien de ses droits, en cette recherche SINCÈRE de la Vérité,
car, ce pathétique débat des conscit>nces et des corpe n'a pas
encore été étudié comme il convenait.•

Un Comité International pour fEgaUté s~uelle - dont
il est question par ailleurs, en ce numéro - patronne toutes
les recherches scientifiques entreprises dans le monde.
Cette revue, née sur cette vieille terre de France, modèle
de la liberté, de la grandeur, - terre des apôtres et des
militants - apportera, chaque mois, une preuve nouvelle
que « rien, de ce qui est humain ne lui est étranger ».
Notre iti.n éraire ne peut être détaillé, ici. Noua poeerons
des jalons. Nous ouvrirons nos colonnes à tous ceux qui
veulent bien, loyalement, examiner ce qui demeure, après
tant de millénaires, une INQUIÉTUDE HUMAINE.
De la matière nous irons à l'esprit. Du corps à l'âme.
Toute recherche est sacrée. Tout ce qui concourt au
bien-être des hommes ici-bas, tout ce qui est prom.e886 de
lucidité, de paix, de confiance a le droit de s'exprimer librement, sans contrainte.
Nous nous engageons solennellement en cette voix aus-

tère, trop souvent tracée par des illuminés dangereu.,c, des
avides de gloire ou de possessions terrestres.
A toute cause difficile, refusée, trahie, abandonnée, il
faut des hommes sûrs de leur vie, et de ses exigences.
Et c'est pourquoi, il est particulièrement significatif de
recevoir en « Arcadie » ceux qui, dès ce premier numéro,
ont bien voulu nous faire confiance, et attester, par l'ampleur de leur influence, par le respect dont ils jouieeent,
par le public qu'ils atteignent, que ce mystère vaut la peine
d'être éclairé, que ce cas est digne d'une étude approfondie
et poursuivie.
« Arcadie·» répondra ainsi à beaucoup de détresses, d'inquiétudes, et indirectement - mais sûrement et infailliblement - permettra une vie meilleure pour tous, donc,
pour la SOCIÉTÉ elle-même.
Tels sont nos projeta et nos volontés.
Il n'est pas superflu de rappeler ici ce qu'écrivait Alan
GREGG, en introduction au Rapport KINSEY : « L'histoire
de la médecine prouve que, dans la mesure eù l'homme
cherche à se connaître et à considérer sa propre nature dans
son ensemble, il se libère de ses appréhensions, de la honte
qui le démoralise, ou de l'extrême hypocrisie. Tant que le
problème sexuel sera traité avec l'habituel mélange d'ignorance et de raisonnements spécieux, de refus et d'indulgence, de refoulement et de stimulation, de répression et
d'exploitation, de dissimulation et d'exbibition:nisme, on
l~ attribuera un caractère de duplicité et d'indécence qui
ne pourra conduire ni à la probité intellectuelle, ni à la
dignité humaine. »
Et n'est-ce pas le Révérend Père TEssoN, de la Compagnie de Jésus, professeur à la Faculté de Théologie de
l'Institut Catholique de Paris, qui écrit en introduction à
ce livre du Père ÛRAISON : « ...il ouvre une route nouvelle
et nous force à sortir de l'ornière pour remettre en chantier des -problèmes que nous pensions trop bien connaître >.
NOVA ET VETERA. hier et aujourd'hui, toujours, combien
est-ce vrai pour la vie sexuelle et l'homophilie...
... « Et in Arcadia ego... » ... « Et moi aussi, j'ai vécu eo
Arcadie... ».
ANDRÉ

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16 -

BAUDRY.

L'HOMOPHll..ΠEN ITALIE

tiaux et sereins, pourraient fournir une indication, une
orientation, non seulement aux législateurs et aux magistrats, mais à travers la Presse, ils pourraient avoir une
influence sur l'opinion publique, sur nos concitoyens encore
imprégnés de préjugés ou de faux jugements. Ces concitoyens dont proviennent des fonctionnaires de la police
qui apportent dans l'exercice de leurs fonctions, en ce qui
concerne cette délicate matière, la même attitude d'aversion,
le même bagage de « lieux communs », la même obtuse
incompréhension que la grande ma88e de la population.
Et dans les milieux de la police, ils trouvent, je ne dis pas
une législation de hase précise et sensée, mais, au contraire,
les trop répandues circulaires draconiennes de « répression du vice » au moyen du « coup de filet » et de « listes
Jtoires »; l'habituel langage stéréotypé et injuste, que la
Presse, hélas, contribue à répandre et à implanter dans le
vocablllaire courant, en répétant dans les journaux les abusives expressions de « milieu trouble » et « équivoque »,
« d'arrière-boutique du vice et de la corruption », « d'épj.
sode de dégénérescence honteux et sombre », « d'amitiés et
liens obscurs et innommables »... et l'on pourrait poursuivre ce florilège.

L'homophilie en Italie
Aspects et reflexions.
Le sujet, qu'indique le titre, sur lequel on me demande
de :renseigner les lecteurs, est évidemment trop vaste pour
que je prétende le traiter dans les limites d'un article. Il
faudrait pour ce faire, un développement beaucoup plus
ample, permett.a nt de mettre au clair tous les points du
problème, aussi bien dans ses aspects scientifiques et philosophiques, que politiques et mo:raux.
Il est donc préférable de nous limiter - et ceci est
la raison du sous-titre - à une synthèse esqui88ée à grandes lignes, de la situation en Italie de l'homophilie, et à
quelques observations principales.
Certes, les lecteurs ne sont pas sans savoir qu'en Italie,
il n'existe aucun article particulier du code contre l'homosexualité, comme c'est le cas en Allemagne; les principes
en cette matière se ramènent aux « attentats » tels le
« scandale en un lieu public », « l'offense à la pudeur ».
le « détournement de mineurs », etc_, Attentats imputables, il va sans dire, non au.,: seuls homophiles. Bien que
juridiquement les choses se présentent de cette façon., en
pratique on doit dire tout de suite gue bien divers est
le traitement réservé à celui qui est accusé d'un des atten•
tats mentionnés ci-dessus, suivant qu'il est hétérosexuel
ou homosexuel. Et cela, non tant par la justice, que par
les services de la police. D'un autre côté, il n'y a pas à
s'étonner si le comportement de la police à l'égard des
homophiles, est ce qu'il est, étant do~é qu'il manque
absolument de toute hase ou de tout principe scientifiqueti.
En Italie, nous sommes encore vraiment très loin du jour
où l'on arrivera à un examen de l'homosexualité rigoureusement scientifique, comme on arrive à le faire dans
divers pays nordiques - examens dont les résultats impar-

-18-

t

Je voudrais, en snhstance, mettre en relief combien règne,
autour au problème de l'homophilie, la plus grande confusion d'idées, quand il ne s'agit pas de l'ignorance la plus
absolue. Confusion et ignorance qui, depuis les hautes
sphères du Gouvernement, et, d'abord de la législation,
jusqu'au pouvoir judiciaire, à la Presse, à la police et à
toute l'opinion publique, en une graduation toujours plus
négativement accentuée, contribuent à maintenir la posi•
tion et la vie des homophilee en Italie, dans une atmosphère de clandestinité, de danger, d'hypocrisie et de honte.
Telle est cette situation, dont on pourrait rechercher ]es
causes, avant tout dans deti « conditions de faits » déterminées. Celles-ci, bien que de façon cachée et par des voies
mystériell8es, ont la faculté de « peser », d'influer énormément sur l'aspect moral du problème de l'homophilie,
et par suite, sur l'opinion publique; sur les orientations et
l'action du gouvernement et de ses organes; et aussi, plus
ou moins ouvertement, contre toute activité ou initiative
portant une solution de ce problème. « Conditions de faits >>

-19-

FABRIZlO DELLA TORRE

telles que la présence du Vatican dans notre pays, qui a
un gouvernement, qu'on 11e l'oublie pas, de tendance

démocrate-chrétienne; le niveau social arriéré d'une grande
partie de la population, surtout dans le Sud, avec toutes les
conséquences que l'on peut imaginer; l'héritage moral, dam
le domaine de l'opinion, de vingt années de dictature faciste~
avec sa fanatique et ridicule exaltation des vertus « mâles :.,
du « vir » à tout prix...
Par ces sommaires indications, il est possible de comprendre combien il a été toujours impossible, en Italie,
je ne dis pas de poser la question du droit d'égalité des
minorités sexuelles, mais même, beaucoup plm simplement
d'organiser quoi que ce soit, dans le monde et le milieu
des homophiles.
Dans nos grandes villes, et particulièrement à Rome et à
Milan il n'existe encore aucun véritable centre organisateur, aucune revue pour tous ceux qui attendent la parole
quî pourrait les éclairer, les rassurer. Toute tentative de ce
genre a lamentablement échoué.
Quand il m'arrive d'observer les promenoirs de 11oe
théâtres, ce secteur appelé avec humour, les soirs de presse,
« la jungle » - peut-être parce qu'il est da8t,oereux et
compromettant de s'y aventurer - ou la partie la moins
bonne des homosexuels donne en spectacle son exhibitionnîame déformé d'attitudes extravagantes, qui, avant d'être
une offense « pour les gens normaux » (qui malheureusement nous jugent là-dessus), constituent déjà tout simplement une faute envers le bon goût et la bonne éducation.
je me demande si tout cela est imputable aux seu).s individus, ou bien plutôt à tout un système éducatif et moral,
à l'absence d'orientation, de guides et de freins, autre8 que
ceux de l'inhibition et de la peur, résultats négatifs que
l'on peut apprécier...
Et si nous considérons la période qui a suivi cette dernière guerre, nous voyons la chronique du mon.de homosexuel parsemée de. délits, de scandales, de procèe, et,· au
(',ours de ces derniers, jamais on n'a entendu s'élever une
voix ayant le courage d'indiquer le vrai danger qui eet à
la base d'une grande partie de ces crimes : le chantaj!;e,
l'intimidation. Beaucoup d'homosexuels ont perdu la vie
- bissons de côté le jugement que l'on peut porter sur

-20-

L'HOMOPBJLΠEN ITALIE

chacun d'eux en tant qu'individu précjsément parce
qu'ils ont tenté de s'opposer à une tentative de chantage
contre laquelle, s'ils l'avaient dénoncée, ils n'auraient en
aucune possibilité de défense, de protection de leur propre
personne- et de leur position sociale, dès l'instant qu'on
amait connu leur appartenance au monde des homosexuels.
Je pourrais citer des dizaines de cas de ce genre. Et je
pourrais démontrer que devant des cas aussi tragiques,
jamais personne n'a osé dire : donnons aux homosexuels
Ja possibilité de se défendre, de dénoncer le chantage, l'intimidation sans préjudice pour leur liberté, leur dignité
humaine; sans qu'ils doivent se sentir humiliés et blessés,
san8 que la société les montre du doigt avec réprobation et
mépris, sans qu'ils doivent même perdre leur travail, leur
position, leur légitime réputation.
Bien au contraire, pour ces délits, pom· ces procès, on a
toujours et seulement employé ce langage dont j'ai proposé
quelques échantillons au début de cet article.
S'ils étaient libres de tout complexe de culpabilité et
d'infériorité, même en Italie, les homosexuels pourraient
développer avec sérénité leur personnalité, si souvent riche
de sensibilité, d'intelligence et « d'humanité ». Ils pourraient organiser une vie sociale basée sur le légitime et
juste droit aux divertissements, à l'échange d'idées, à tous
Jes avantages de la sérénité de l'esprit, de l'éducation, de
Ja sécurité personnelle, aussi bien physique que morale.
Et, en définitif, tout cela porterait ses fruits, même dans
le délicat secteur - actaellement si dangereusement marqué par l'instabilité, l'incompréhension, l'opposition - des
rapports avec les hétérosexuels, rapports de vie quotidienne,
veux-je dire. Ces hétérosexuels, s'ils connaissaient mieux les
homosexuels, devraient reconnaître en eux des qualités
humain~ souvent à un plus haut degré qu'ils ne peuvent
J'hnaginer.
Souhaitons donc que cette revue française contribue à
apporter, entre autl:es choaes, sa part d'équilibre et d'écla:i.t-cissernent.

F ABR)ZIO

-21-

DELLA

TORRE.

LA DIFFICULTÉ D'EN ÊTRE...

La difficulté d'en être...
par
ANDRÉ DU

DOGNON

Il devrait exister un manuel du parfait pédéraste. Je
l'aurais trouvé dans la bibliothèque familiale entre l'Art
de conduire sa voiture de M. Baudry de Saunier et le ]tJrdinage pour tous de Mme Thomasson. Je l'aurais emporté
dans ma chambre, à Caudames, cette chambre qu'aveuglait,
au oœur de l'été, un marronnier et je l'eusse appris par
oœur comme les stances du Cid.
Certes, mes dix-sept ans, bientôt, allaient connaître et
assimiler avec un ravissement aussi trouble que celui qui
m'avait saisi quand j'avais découvert les amours de collège, ce monde ajouté au monde qu'est la littérature et
grâce auquel on le découvre d'abord. Abonné à la plus
grande librairie de la ville à raison d'un livre par jour et
n'osant espérer qu'il existât un autre moi même, je me
cherchais au lieu de vivre et ne me retrouvais pas dans les
personnages masculins de11 romans que je lisais si déjà me
dévorait la fièvre dont les héroïnes de Mauriac brûlent dans
le silence des Landes. Si j'ai pressenti ce qu'étaient les hommes et si je les ai adorés avec effroi dans des livres réalistes ou prétendus t~ls comme ceux de Zola ou dans l'E,a,..
fer de Barbll5Se qui décrit le mieux la minute infernale ou
céleste de l'accouplement, ce n'est qu'avec les héroïnes
de Mauriac que j'ai eu la révélation des émois interdits.
L'œuvre de l'auteur du Désert de l'amour est homosexuelle

-22-

en puissance puisqu'elle est celle d'un amour condamné
à la fois par Dieu et la société. C'est l'époque où j'ai trouvé
le courage de me bercer et de me trahir en écrivant des
romans dits normaux. La difficulté pour un écrivain tel
que moi est non pas d'écrire : « La marquise sortit à cinq
heures », cette phrase dont Valéry eut toujours horreur,
mais « Marcel aimait Albertine» alors qu'on écrivait avant
l'ère chrétienne « Corydon aimait Alexis ». Proust luimême avait reculé, que je découvris ensuite. S'il eut le
courage de planter sur le somptueux fumier d'un monde
à la veille de sombrer les fleurs sacrées de Sodome - éternelles celles-là - Gide, lui, a eu le courage de dire < Je ».
Sa mère était morte. Il n'était pas fonctionnaire, il était
marié et ne briguait pas le prix Goncourt. Le prix Nobel
a reconnu hautement ce désintéressement que sa fortune
n'explique pas seule. Malheureusement Gide prit longtemps
soin de mettre entre ses lecteurs et lui plus de deux millénaires. Il fit tomber les murailles de Jéricho avec les pipeaux de ses bergers arabes. Il restait à entrer dans la
ville et à y conquérir les salons et les trottoirs. C'est sur
ces derniers que les vrais drames attendent les heautés
d'azur.
Gide, sauf peut-être avec les femmes, a toujours conduit
le jeu parce qu'il l'a commencé assez âgé avec des compagnons très jeunes, récompense exquise de longs et durs
combats avec lui-même et les préjugés absurdes de son
temps. S'il a observé avec un génie malicieux l'objet de sa
faim, s'il en a joui avec délices, il n'est jamais entré en
conflit avec lui, séparé qu'il en était par son âge, sa gloire,
sa fortune et, la plupart du temps, sa race.
Que l'inversion débouchât sur l'amour tout simplement,
voilà ce qui dérangeait l'auteur de l'lmmoralute qui voulut toute sa vie ne prendre de l'amour que le plaisir. Pour
lui, tout amour était une nourriture délectable qu'il avait
d~uverte un peu naïvement. Gide aurait été complet s'il
avait été aussi Mauriac ou inversement.
Aujourd'Jnù, l'homosexualité manque non d'une littérature mais d'une pédagogie. Un écrivain inverti devrait
écrire en clair tout ce qu'il ne faut pas croire et qu'il a
cru, tout ce qu'il ne faut pas faire et qu'il a fait, tout ce

-23 -

ANDllÉ DU POGNON

qu'il a aimé et qu'il faut aimer. Cet ouvrage serait précédé
d'une liste d'emplois réservés : dansems, professeurs. vendeurs, antiquaires, écclésiastiques, etc... plus propres que
les antres à maintenir les homosexuels dans un équilibre
heureux, et la préface en serait l'admirable prière aux pédérastes de Lautréamont, qui est bien ce qu'on a écrit de plu~
beau à propos d'eux : « Oh, race hardée de légions d'honneurs et de faits divers... ».

Sans doute, ce précis serait-il aussi inutile que le Manuel
de l'écol,e de ccwalerie, lequel contient, lui aussi, un chapitre
d'éducation sexuelle aussi bref que l'est l'acte lui-même
dans la pensée de l'officier supérieur qui l'a écrit, mais
quel enseignement pour les parents ! J'en connais qui
voient tous les soirs rentrer leur :fils avant une heure du
matin, même le samedi, et qui croyant tout savoir de lui,
que s'il est pâle en voyant défiler les soldats le 14 Juillet
c'est parce qu'il est patriote, ne comprendront que lori;qu'un inspectem· ]em· dira dans quelle banlieue horrible
on l'a découvert un matin, inanimé et sanglant, ayant lutté
toute la nuit comme la chèvre de M. Séguin contre un
ennemi qu'il chérissait plus que sa vie. Le fait divers pom·
les uns, l'académie pour les autres, c'est le même drame.
Dans un monde où les sexes et les races sont hloquéli,
]'inversion reste la seule énigme, le seul point géographique
où les cartographes officiels écrivent encore : « Hic eunt
leones ». Un nouveau Gallilée a beau s'écrier : « Le monde
inversé existe, il tourne ! », aucun secours ne lui est apporté
d'en haut et pour lui c'est toujours sur le trottoir qn'il
fait son salut. Le cri de l'héroïne de Sartre qui a la disgrâce d'aimer ]es femmes est VJ·ai pour nous aussi : « L'e nfer ? j'y suis déjà ! ».

ANPRÉ DU

DOGNON.

John Waller
. J ohn W AL~, qui n'a q ue de peu dépassé la quarantaine, est
1 un des meilleurs poètes anglais d e la jeune génération. Il a
publié jusqu'à ce jour trois recueils : Fortunate Hciml.ei (1941),
TM merry Ghosts (1946), The kiss of star s (1948) et il a obtenu
en 1947 le Prix Greenwood.
Après avoir, au début de la guerre, cfuigé à Oxford une revue
poétique Kingdom Come, il tut affecté à Alexandrie, avec le grade
de capitaine, au Ministère britannique de l'Information et chargé
de la direction des périodiques de propagande que le Ministère
éditait au Moyen-Orient.
L'influence de la guerre a profondément marqué son œuvre.
Elle se manifeste par un mélange d' insouciance devant la mort,
de mélancolie discrète, d'humour spécifiquement oxonien, de
sybadtisme et de camaraderie - ou même de tendresse - virile,
dont _l'accent est assez rare dans la poésie contemporaine. C'est ce
dermer_ élément qui domine dans le poème, si émouvant par sa
sobriété. que nous publions aujourd'hui.

J'avais un aIDI
./'avais un ami; c'était un aviateu1·
Qui fendait l'ai,- avec l'aisance d'un oiseau
Mais qui n'était guè,·e p1"1,1,dent;
fü maintenant sa vie est éparpillée
TA où t1·ôn ent les montagnes de G'f'èce.
li m e disait : « P1·ofite d e la ·vie tant que tu p eu x
Nester à l'éta/.-ma;jor, des lumièi·es du Caire,
De la bonne ch è1·e et d es bai11s chauds:
A toi le co11f01·t, à m oi le plaisfr. ,,
Là où trônent les montagnes bleues .
.fe l'imaf1ina i s, gai c om,rne wne chanso11

Dans son unifonne bleu de la Royal Afr Porce
Et la raison m e c huchotait : « .Jamais il n e t'en 11iera ·
La scène a chan{fé e l tu a.s manqué la 1·épliqu,c » .
'
Là où trônent les montagnes d e Grèce.

Il m'éc,·i·vit d e quelque paf't en G1·èee :
«

-

24-

Tu te pla.frais i ci: un ra.id d e temps en temp s

-

25-

---Entre les filles el les t!,emis de biè1•e, .
Une vie dans une atmosphère homérique »
Là où trônent les montagnes bleues.
Je déclarai au Commandant en chef, un colonel
« Monsieur, j'en ai assez du Caire, de la paperasse
Et des dossiers du Quartier Général ».
Et il me répondit en souriant : 1< Je vous félicite »
Là où lt'ônent les montagnes de Grèce.
A Athènes nous trinquâmes, mon ami et moi1

..
Le troisième but

A la Chanson du Pivert, et chacun pressentait
« Ce ne sera plus long désormais
Avant que fantômes ou héros ne chantent cet air "
Là où trônent les montagnes bleues.

Mon unique a,mour était un av·i ateur
Et tandis qu'il m'enveloppait du rega.r d, ses lèvres fiè1·es
Disaient : « La mort est notre amant » .
Puis : « Cet instant ne reviendra plus, jwmais.n »
Là où trônent les monta_qnes de G'l'èce.
Mon ami fut tué; perdu dans les nuages
Au cours d'une mission insensée,
Les fla,mm,e s rouges le lancèrent
Contre un bombardier allemand chargé d'une mission plus
[cruelle
Là où trônent les montagnes bleues.
Je partis peu après; les étoiles annonçaient
La perte de tout espofr; j'entrafoai quelques hommes
Pour tenter de se mesurer avec la mort
Que j'imaginais dans mon horoscope
Ld où trônent les montagnes de Grèce.
Mais je fus blessé: une balle traversa
Mes côtes cette même nuit, me mettant
Définitivement hors de combat;
Le rapatriem&nt ne fui pas un plaisir
Là où trônent les montagnes bleues.
C'est ainsi gu,e, transfuge perdu, je m'en revins
Au Quartier Général, au Caire. Le Colonel
Dit : « Votts l'avez échappé belle. Un drink ? ».
Et nul ne vit ma peine
Là où MJne11t les montagnes de (Jrèce.
(traduit par
-

JAoQuEs DE

26-

RICAUMONT.)

JHIT
ROGER

VERONAISE

Dès qu'on était entré, même avant de franchir le sombre
couloir de ciment qui séparait le jour des rires, nne odeur
lourde vous léchait le visage; c'était une vapeur faite de
cuir où la sueur épousait le mâle parfnm des corps dévêtus aux ai88elles triomphantes, et par-dessus lequel régnait
l'odeur, après les douches, des cuisses musclées car l'eau
qui les avait imprégnées en rendait plus forte la virilité,
comme nne terre après l'orage, tandis que les joueurs
s'essuyaient et passaient leurs culottes rouges et leurs maillots bleu-roi. L'instant qui suivait, la marche devenait celle
des marÎDs, on roulait d'une hanche sur l'autt"e, grisé par
cet arôme qui vous déshabillait, plaquait sa bouche
d'homme nu sur votre poitrine en glissant, prémices d'amoureux, ses mains de brute de vos épaules à vos mollets.
L'équipe jouait contre le vent et avec le soleil. Dès les
premières descentes vers les buts ennemis, les avants fllrent
stoppés par une défense intraitable et ils se heurtèrent,
comme des troupes trop fraîches sur les retranchements
d'une citadelle, aux arrières massifs des maillots verts et
noirs. Le goal en était nn fort joli garçon, aux cheveux
bruns emmêlés et qui poussait la coquetterie jusqu'à
retrousser sur des jambes lisses et fermes, sa culotte déjà
courte et serrée, qu'un élastique défendait à la taille, et

-27-

ROGER VERONAl'.SE

qui, dans chaque détente faisant sortir la chemisette qui
lui moulait le tot"se, mettait à nu tm nombril oUl'lé comme
un coquillage et la naissance de ses fesses rondes so'IIS les
1·eins, où une fossette .semblait le coup de pouce d'un sculpteur, de chaque côté de l'ornière qui divisait le dos. Cela
t>,ontrastait avec les gros b as de laine que les protège-jambes
faisaient L·igides et dont les couleurs vives transformaient
la ligne sobre et doucement fléchie d es genoux et des cuieae&
en une courbe attirant e. Lui mettre un but était le posséder mais ce gros garçon parait les tirs, en renver·sant la
tête et en riant comme un provocateur.
Trois fois, Jean-Loup, sentant la balle consentante comme
une fille sous son pied, descendit, descendit, trompant les.
arrières, mais son shoot s'écrasa dans les mains du faune
dansant qu'était ce goal. La troisième fois, celui-ci dégagea
si loin vers ses avants qu'avec la sûreté des attaques audacieuses, ils courw·ent, la balle au pied, et marquèrent le
premier but. Les rouges et bleus, déçus, voulurent à tout
prix réparer cette défaite mais leur impatience servit à
nouveau les ennemis qui descendirent en force et malgré
l'équipe repliée tout entière devant ses bois, comme s'ils
lui écartaient les jambes avant de la violer, jonglèrent de
droite à gauche avec le ballon et, dans le flottement qui
suivit, marquèrent de nouveaù pow· le dionysos blond qo.i
leur servait d'ailier. A la mi-temps, le score était le même
et les gars de Jean-Loup se trouvaient plus épuisés par leur
rage qui les portait toujours vers le goal ennemi que ceux
qui protégeaient ce dernier et qui sentaient déjà sur lem·
épaule l'aile de la victoire. Pendant le repos, Jean-Loup
t·éunit les siens et, stratège désireux de laul"Ïers, changea ses
guerriers de place, se portant lui-même au poste d'avantcent1:e.

Le soleil tnaiutenan.t jouait avec les autres mais une
nouvelle vigueur bandait chaque mollet et l'inter de JeanLoup, chargeant deux fois le goal, deux fois força le but
et remonta l'espérance sur le pavois des corps, où la suem·
dessinait de son doigt sauvage des veines de poussière.
L'heure passait; des deux côtés les élans se m_uaient e ~
échecs et la f11l"e ur de n'avoir pas vaincu brillait dans tous
les yen.x.. Jean-Loup, manœuvrant les siens, les relançait à
-

28-

LE TR Q_JSIÈi\1.E B U'I'

,,
I

l'assaut e t comme s'il planait sur un champ de bataille et
qu'il avait e n main des tr oupes dont chaque garçon avec
sa culotte courte et ses grosses chaussures représentait une
colonne, massant ses demis, il étira le front que formaient
ses avants, vers la gauche dont l'aile était la plus rapide.
et par un moul'ement qui débordait la ligne d'attaque de
l'adversaire, jeta dana le combat une cavalerie vivante. car·
le soleil a ccrochait l'ombre aux talons de ses hommes comme
c'était leur monture et qu'avec leur bleu et l e ur roop;e
ils étaient des hussards et que les îles d'herbe rase qui,
qà et là, tachaient de vert le t errain lourd, devenaie nt
rl'illusoires conquêtes ou d'imaginaires désastres.

si

La tactique parut réussir : dans une passe hardie, son
demi-centre le servant alors qu'il était démarqué, JeanLoup tira et déjà il avait au cœur nu hymne de triomphe
quand le goal se jetant témérairement à ses genoux. dans
une détente qui le fit paraître plus grand, bloqua le ballon
et ses chevilles et le renversa avec lui snr le soJ. La cuisse
de Jean-Loup saignait.

« Il reste neuf minutes. J 'ai encore le temps de te battre »
dit-il, en se relevant. Mais le goal dont l'herbe tachait le
short, dégagea et sur un ton gouailleur, loi répliqua en
regardant la balle s'élever ronde et blanche dans la lumière:
« Si tu 01e le mets, je t 'embrasse les fesses ». - « Deux au
lieu d' un, mon vieux », affirma Jean-Loup et il r egagna
son camp menacé où s'était déplacé le jeu. Il retoucha l e
ballon et malgré l'égratignure qui, en courant, le brûlait
et dont le sang séchait en déposant sur la peau tm ruban
de u1oire rouge et rose, dribbla les joueurs, en passant un,
puis un autre, sentant qu'il allait gagner, non plus pour
son équipe, mais pour lui-même et, a-vec dans la tête Ja
voix du garçon, sa bouche insolente, sa phrase audacieuse :
« Si tu me le mets », imaginant la scène, le cercle autour
d'eux dans le vestiaire et le goal humilié - rageur arriva
sur l'arrière, le souffle court, les chevilles nerveuses, Je

-

29 -

LE TROISIÈME BUT

trompa et quand on s'attendait à un shoot, et qu'il voyait

Je gardien de but se contracter, prêt à la parade, il effleura
le ballon et s'avançant n'eut qu'à le pousser dans la cage
où il roula jusqu'au filet.
Le temps de rengager, l'arbitre siffla la fin. Le hourrah
dee vainqueurs fit place à celui des vaincus; Jean-Loup
tendit la main. à leur capitaine, un adolescent aux yeux
clair qui s'essuya le visage du revers de la main et remontant un de ses bas tombé sur les chevilles, recouvrit sa
jambe satinée, d'une peau semblable à la chair d'un camélia jaune. La façon dont il se baissa, tendit raon tricot sur
son buste et les muscles du dos roulèrent sous l'étoffe,
comme une large vague, de la taille à l'aisselle. Sa bouche
entr'ouverte, son bras tendu, le geste de son corps penché
sur le côté, repoussait les limites de la beauté virile dans
les nuances de ces attitudes familières où l'œil était jaloux
de ne pas tout saisir des plus faibles changements dont le
sang, virtuose, tirait les accords de 1a vie.

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Jean-Loup regagna le vestiaire, en poussant un caillou
du bout du pied. Plusieurs joueurs étaient nus et s'apprêtaient à retrouver sous la douche la fraîcheur de leur peau
souillée par la terre; d'aunes n'avaient plus que leurs
bas dont les tiges de laine paraissaient se fleurir de leur
corps que rendait indécent le contraste des fesses lisses et
de la verge orgueilleuse dans sa colerette de poils bouclée;
un autre nu, dessous 1a poitrine, et la tête dans lé maillot
qu'il arrachait, était assis, les deux pieds sur le banc, ayant
l'impudeur d'écarter les cuisses pour offrir à ceux qui
entraient les deux œufs de son sexe reposant dans leur
nid. Partout la nudité arrogante était reine et la volupté
sous des images d.e force tentait les plus indifférents au
corps viril. L'odeur tournait comme une bête sauvage d'un
corps à l'autre, mêlant leur prestige tant qu'un athlète qui
se fut senti lui-même en eut été troublé, parce que la
nature se sert de l'odeur du mâle non seulement pour
apport mais encore comme un des charmes de la beauté,
puissance que certaines bêtes trouvent dans leurs plumes
et d'antres dans leur fourrure.

-

31-

w

ROCER VERONAISE

Des garçons sortaient des douches, une auréole de buée
sur tout le corps et marchaient, la serviette sÙr l'épaule, en
se penchant sur les chemins de bois strié qui faisaient le
tour de la pièce. Ils s'étaient essuyés maladt·oitement car
Jeurs jarrets et leurs reins étaient luisants comme si on
y avait posé des doigts mouillés. L'un l'autre, ils se séchaient,
arrondissant les épaules et serrant les fesses quand celui
qui avait le linge achevait. la main nue, de frotter son
copain.
L'eau les avait rendus voluhiles, ils s'étiraient, faisant
saillir leurs pectoraux et leurs biceps, contents d'être vigon1·eux et pour le plaisit· de comparer leur force et de se
toucher la poitrine. Jean-Loup retira son maillot, son short
glissa jusqu'à l'aine. Il savait qu'on le trouvait magnifique
- ces garçon13 le disaient simplement - et ·que sans en avoir
l'air, à la dérobée pour mieux le détailler on appesanti&sait des regards que la seule admiration ne commandait
pas. Il enleva son short et se tonrna vers ceux qu.i revenaient des douches.
L'un d'eux brusquement l'interpella : « E1. ton goal, on
a loupé la cérémonie sans doute ». D'autres interrogeaient :
Quelle cérémonie ? » - « Comment, il n'est pas venu ?
mais on va le chercher. Voua venez les gars ? » et sans
avoir eu le temps de parler, Jean-Loup les vit c;lisparaître,
sans vêtements, dans le co~oir, vers le vestiaire de l'autre
équipe. Ils s'emparèrent du goal, parlant tous à la fois,
lui rappelant son pari et lui s'accrochait, involontairement
sensuel, à ces garçons nus, à leurs flancs, à leurs cuisses.
Ils le t1·aînèrent et le maintinrent aux pieds de Jean-Loup
auquel Hs demandèrent de se tourner.
Les fesses de Jean-Loup étaient comme de marbre, larges
et doucet1 sous le pillon qui lui bandait son arc des lombes
à la nuque; le goal ne se défendait plus. « Laissez-moi, j'ai
perdu, je vais le faire... » Il était à genoux, seul entièrement vêtu. L'équipe fit cercle et Jean-Loup, ému plus
qq 'il ne le voulait, sentit de grosses mains le prendre à Ja

-32 -

1..E TROTSJÈ ~

BUT

t aille, tme bouche, faisant la moue, s'écraser entre ses
!esses, en écarter le pli, et y baiser le duvet. Le goal se
releva, une violente i·ongeur sur toute la face, comme un
ange déchu qui baisserait la tête et dont la culotte et les
genou.."'C. a~aient des traces ?'herbe et d_es ronds de terre
marqués par un ballon. Apres, dans le silence, les garçons
a'hahillèrent. Jean-Loup partit se laver. Sous les étincelles
d'eau qui lui piquaient le corps, il se laissa rêver, revécut
l'instant de sa victoire sans pouvoir en chasser l'idée de
plaisir et sans pouvoir se satisfa11;e de ~a _hriève!é ~t. de
l'unique vision qu'il avait eue.. Il Jalouea~t. a. ses eqwp1ers
le oarcon à oenoux derrière lm, son humiliation, son hrusqu: él~n ver~ cet acte d'esc1ave et la contemplation de son
propre dos et de ses propres fesses.

La caresse de l'eau le livrait à la nature; il était nu et
se sentait heureux sous cette ardeur fluide qui le faisait
sienne et pour qui son corps était sans mystère. Il se
couvrit d'une tunique de savon et l'eau la lui enlevait lente.ment, bande par bande, envieuse d'être seule à le posséder, lorsque le goal pénétra dans J'étuve, hésita en le voyant
et vint partager sa cabine, bien que les autres fussent pres<JUe toutes vides. La place était étroite, à chaque geste leurs
corps se heurtaient car dans leur trouble ils perdaient leur
assurance. La pluie chaude les unissait de son fin brouillard; à 1a fin, pour ne plus se gêner ils décidèrent de se
s!fV'onner à tour de 1·ôle.
.Jean•Lonp lui frictionna les épaules, la poitrine et s'attarda sur les flancs avant d'effleurer le ventre et de toucher
au sexe. Quand il en fut aux pieds, lourds et parfaits et
qui faieaient songer à des fragments de terre cuite, le garc;on s'appuya sur lui puis, perdant l'équilibre, à la chaîne
qui dirigeait l'eau et Jean-Loup, aveuglé, par cette ondée
inattendue l'enlaça pour ne point tomber. Ils s'aimèrent.
A son tour le garçon le frotta. Lorsqu'ils revinrent se vêti1·,
il n'y avait plus qu'un ou deux attardés dans le vestiaire.
Ils ne traînèrent pas. Jean-Loup détestait maintenant les
habits qui tuent, comme les bourreaux masquent les yeux

-33 -

..

des condamnés, la noblesse et l'élégance naturelle des garçons, au cou desquels l'hypocrisie noue sa cravate et qu'elle
recouvr~, comme les Grecs leurs statues de femmes, de tissus
et de plis, sous la garde d'une ceinture, à croire qu'ils aient
sana cesse à se défendre des entreprises de Vénus.

Le goal s'appelait Pierre; ils sortirent ensemble.
Le stade était désert et le soleil oblique allongaient les
ilots de gazon. La sévérité de cet espace, où les poteaux
des buts figeaient leurs deux mâts blancs, éveillait le
souvenir de héros et de luttes et en plein vent, en pleine
lumière, le mirage de jeunes corps haletants, les visages
rouges de courir, le demi-cerne de leurs yeux, l'ombre des
cils sur les paupières et la joie, une joie où n'ent,rait plus
que la jeunesse et où l'amitié reasembl~it étrangement à
l'amour.

« Pierre, dit Jea[\-Loup, dimanche tu seras notre goal. ·»
Et il repoussa la barrière.

ROGER

-- 34 -

VERONAISE.

LE PRINCE CAPTIF
Frédéric II
Un trône, une prison, un échafaud, - des parcs noyés
de brume, des landes balayées par l'aigre vent de la Baltique, des salons rocaille rose fané et bleu céladon, - de
l'amour, de la haine, du sang, de la débauche, de la passion, de la mort, - un jeune lieutenant qui se sacrifie, un
vieux poète qui se vend, - la vie de Frédéric-le-Grand offre
tout cela, sur un fond d'armées en marche, de victoires
et de drapeaux déployés, avec l'aigle de Pruase qui prend
son essor et Voltaire qui chante sa gloire•..
Mais n'idéalisons pas : Frédéric n'est ni un berger de
tapieaerie, ni un W erther; si sa vie est un roman plus mouvementé qu'une œuvre d'imagination, ce n'est pas la
romance qui y tient le plus de place. Et surtout, n'oublions
pas qu'entre le « vieux Fritz », victorieux et cynique, et
le jeune Kronprinz de Küstrin aux enthousiasmes et aux
désespoirs exaltés, l'expérience et l'amertume des épreuves
subies ont élargi un mur. Il existe deux Frédéric, celui
qu'a connu Voltaire et qui blasphémait en compagnie des
beaux officiers de sa garde, mais aussi celui qui, certain
matin blême de l'hiver 1730, s'évanouissait de désespoir
et d'horreur dans un cachot de forteresse en face d'un
échafaud sanglant.
Oui, certes, il a connu l'amour, le plus pur et le plus
exaltant des amours, cet adolescent comblé de dons; il en
a connu les élans généreux, les illusions, les imprudences,
les folies même, et, n'en doutons pas, les plaisirs. Il les
a connus, mais non comme le répètent les manuels d'histoire « officielle », en compagnie d'une courtisane polonaise ou d'une petite oie blanche berlinoise et luthérienne;
il les a connus avec un ami plus cher que lui-même, et leur

-

35-

....
J..E PRlNCE CAPTIF

MARC DANIEL

histoire mérite d'être contée panni les plus belles qui
soient ou voisinent l'amom et la mort. Ignorer, ou se forcer
à ignorer, cet aspect de ]a jeunesse de Frédéric II, c'est se
condamner à ne rien comprendre à son caractère par la
suite : car la crise de 1730 n'a pas été pour lui seulement
une humiliation et une défaite, elle a été le déchirement
de son âme et la fin de sa. jeunesse.
Tout jeune, Frédéric aima la musique. Elle devait ên·e
pour lui la source de joies inépuisables et de malheurs pas.,ant toute vraisemblance. Son père, lui, la détestait, c'était
un gros Allemand bouffi, brutal, qui ne se plaisait que
dans une atmosphère de tabagie ou circulaient des plats
de choucroute berlinoise à l'odeur suffocante et des hanaps
de bière aigre; toujours crasseux, toujours vêtu d'un justaucorps élimé et le chef couvert d'une perruque sale, il ne
sortait de ses beuveries que pour regarder fair e l'exercice
sa troupe de géants - tous gaillards de plus de deux
mètres - qui était son orgueil. Avec cela, tout ce qui est
raffinement de civilisation « à la française 1> agit sur lui
comme un drapeau rouge sur un taureau. Il interdit aux
précepteurs de son fils de lui apprendre le latin, quitte à
casser sa canne sur le dos de l'un d'eux le jour où il l'a
surpris contrevenant à cette prohibition. Et, bien entendu,
il ne saurait être question de musique : Frédéric doit
apprendre le maniement des armes, et s'énivrer à la bière
en fumant le gros tabac paternel.
Las. :Frédéric, né chétif, se développe curieusement vers
sa dixième année. Le prince héritier du gros FrédéricGuillaume prend l'allure d'un adolescent frêle, élégant, aux
grands yeux bleux noyés de mélancolie, qui se cache pour
]ire des poésies françaises, et qui, malgré les défenses paternelles, apprend ~ jouer de la flûte - cette flûte qu'il
appelle1·a « sa p1·inceese 1>, parce qu'a elle seule, dit-il, il
restera fidèle. La c,houcroute lui lève le oœur, comme aussi
1e gros tabac : majs il se découvre un goût particulier pour
les truffes, et apprécie les vins de France et de Hongrie.
Son argent de poche se dépense en jabots et en manchettes
de dentelle, on en bibelots précienx qu'il dissimule soigneusement à J'œi] paternel.

-

36-

l

Ainsi naît un malentendu entre le père et le fils, qui
ne fera qu'empirer, que s'aigrir, d'année en année, le « roicaporal » ne voit dans le jeune homme qu'un « damoiseau »,
un « petit maître », une « tête à gifles 1>; il l'abreuve
d'humiliations publiques, lui déchire ses dentelles, jette au
feu une robe de chambre de brocart rosie qu'il a surprise
chez lui; un soir, il saisit la flûte - la chère « princesse »
- et la brise su:r son genou. Frédéric n'est pas un violent,
que faire, au reste, contre un père roi et tout puissant ? :
il le laisse dire et crier, se contente de le cajoler pour regagner ses bonnes grâces et de recevoir de nouvelles rebuffades. Mais il ronge son frein; a~ec sa sœur, Wilhelmine.
une fille à l'esprit aigu, caustique, indisciplinée et spirituelle, qui déteste ce père groasier et cette atmosphère de
caserne où vit la cour prussienne, ils s'excitent mutuellement, se persuadent que leur misère n'a pas d'égale, qu'ils
sont maudits dès leur naissance. Et ils chantent leur peine,
lui sur sa « princesse », elle sur son « prince » - c'est
son luth qu'elle a baptisé ainsi - attendant avec terrewl'heure où le roi fera irruption dans la chambre, la canne
levée et la bouche tordue de fureur.
Mais chez un jeune homme, l'éveil du cœur apporte avec
lui bien des consolations, et Jhédéric ne tarde pas à connaître les émois et lee douceurs d'une tendresse partagée
à quinze ans - en 1727 - q;uand il se lie avec o.n de ses
compagnons et surveillants, un jeune officier que le roi a
placé près de lui pour le guider dans le droit chemin. 11
se nomme Frédéric von Borcke. Et, de son côté, il est
séduit par le p.etit prince qu'on lui a dépeint comme une
femmelette et qu'il découvre sous les traits d'un adolescent rêveur, intelligent et malheureux. L'amitié qui naît
entre eux a tous les aspects d'une passion : ils s'écrivent
dès qu'ils restent deux jours sans se voir. Borcke tomhe-t-il malade ? Le prince lui envoie on billet angoissé, devient
mélancolique. Borcke guérit-il ? Frédéric en ressent une
joie telle que « seul son ami peut lui en inspirer une semblable ». Un jour, il lui écrit même, avec Je lyrisme facile
de ses quinze ans : « Mon cœur est rempli de vous et ne
peut s'apaiser que si vous êtes pleinement persuadé de
ma tendresse, je vous adore ».

-37-

MARC DANIEL

Sans doute, c'est là, fièvre d'un adolescent, qui s'exalte
à analyser ses propres sentiments. Rien ne permet de croire

que Frédéric ait connu avec Borcke autre chose que les
joies d'une amitié romanesque. Ce n'est que plus tard que
sa sensualité sera éveillée par une capiteuse polonaise,
maîtresse de l'Electeur de Saxe, Auguste II, qui l'initie aux
raffinements faisandés de la volupté. C'est le siècle des
Pompadour et des du Ban-y : la belle comtesse Orzelska
n'ignore rien de leur art, et bien vite Frédéric est rassasié,
repu, affolé ae plaisirs - qui sait ? peut-être, déjà, secrètement dégoûté de ce corps féminin impudique et provocant. Il se jette à corps perdu dans les débauches faciles
où s'use sa santé. Un jour il none nne espèce d'intri~e
bébête et fade à souhait avec une vertueuse, petite bourgeoise, fille d'un pa_steur berlinois : il vient jouer de la
flûte sous ses fenêtres. Borcke, sans doute, sourit, et essaie
de retenir son ami sur une pente, au bas de quoi il trouverait l'épuisement physique et l'énervement moral.
Mais voici que Frédéric s'éveille à un autre ordre de
sentiments. En 1729, alors qu'il atteint sa dix-septième
année, il s'ennuie à périr au lugubre séjour de Wusterhau•
sen où son père s'obstine à vivre avec la Cour prusienne,
vieille gentilhommière grisâtre qu'entourent des fossés à
l'eau croupissante. Il y lie connaissance avec un page du
roi, un beau garçon de son âge, nommé Keith, - et très
vite ils ne peuvent plus se passer l'un de l'autre. Ils restent
enfermés des heures, seuls, et même en publie ils se parlent
bas à l'oreille. Wilhelmine, qui adore son frère et lui passe
to11s ses caprices, ne peut s'empêcher de s'étonner de cette
familiarité voyante entre le prince héritier et un pagé ~
elle en fait la remarque et se fait rabrouer sans ambages.
Elle s'en explique, dans ses Mémoires, en insinuant que
Keith servait à procurer à son royal ami des filles complaisantes .Mais Wilhelmine nous la baille belle. Elle connaissait sur Frédéric bien d'autres choses, et si elle ne dit pas
sa vraie pensée dans ses Mémoires. elle savait à merveille
à quoi s'en tenir. Elle-même, du reste, si l'on en croit les
gazetiers et les mauvaises langues de son temps, ne dédai-

-

38 --

LB PRINCE CAPTJF

gnait pas l'amitié... intime de ses dames d'honneur, lorsqu'elle· fut devenue margravine de Bayreuth.
Quoiqu'il en soit, Frédéric et Keith se faisaient remarquer; sans doute, on ne savait pas avec précision ce qui
pouvait exister entre eux; mais leur amitié paraissait déplacée, et l'on fit comprendre au roi qu'il convenait de
marier Je prince héritier sans tarder, pour éviter de le
voir user sa santé dans le vice. « Je donnerais bien cent
d11cas à celui qui m'apportera la nouvelle que Frédéric
a la vérole », répliqua le gros Frédéric-Guillaume. Et il
s'opposa à un projet de mariage entre le Kronprinz et la
princesse Amélie d'Angleterre, - ainsi, du reste, qu'à
«iehri d'une 'nllion entre Wilhelmine et le prince de Galles.
Et sur le malheureux Frédéric s'écrasent les foudres paternelles. Borcke et Keith sont éloignés, exilés. Les scènes de
famille se multiplient, deviennent atroces; un jour Wilhelmine est rouée de coups, traînée à terre; une autre fois c'est
son frère qui reçoit les assiettes à la tête, qui est battu à
coupe de canne, piétiné, qui doit _baiser les pieds de son
"bourreau. Frédéric sent sa raison chavirer, il pense au
suicide, à la fuite... mais où fuir un père qui est roi ?
C'est alors que la musique, miraculeusement, vient à son
secours. Un soir, le jeune homme se promène avec sa mère
en barque sur les méandres paresseux de la Sprée, avant
de rejoindre Potsdam où le tyran réside. Ils se :racontent
leurs douleurs, la reine invoque le ciel, - Frédéric se
oontente de hausser les épaules, car il a trop connu l'injustice du sort pour croire à un Dieu équitable et bon. La nuit
tombe, la brume commence à s'élever sur la rivière, les
saules des rives prennent des apparences fantastiques et
la conversation, d'elle-même, s'éteint, tandis que le cla•
potis des rames rythme de son liquide murmure cette
sérénité soudain trouvée.

ne

Dans ce calme, comment l'âme
se sentirait-elle pas
apaisée, consolée ? Frédéric songe, regarde l'eau noire, si
proche, si fraîche contre ses doigts fiévreux - si libéra•
trice peut-être...
Et voici qu'un chant de flûte s'élève, de la rive. Est-ce
uae illusion ? une musique intérieure qui se matérialise,

-39-

MARC DANŒL

comme la brume qui se transforme en fées diaphanes et
lee arbres ea gnômes ? Mais non, la flûte joue un air de
Quantz, le maître savoir de Frédéric; une sarabande mélancolique, une mélodie subtile. Sur l'ordre du prince, la
barque touche terre; et le jeune homme se dirige vers le
musicien qu'il devine assis au pied d'un saule. Il s'approche sans bruit, écoute avec ferveur la pure voix de la
flûte - et enfin il ose parler...
C'est ainsi qu'il fit connaissanc e de Johann Von Katte.
. ~a~te, à vrai, dire, n'était pas beau : âgé de vingt-cinq ans,
il eta1t marque de petite vérole, et son visage était sévère,
avec de gros sourcils et un regard que Wilhelmine - toujours jalouse - trouvait inqaiétant. Mais quel garçon
accompli. Frédéric retrouvait en lui ses goûts : amour de
la musique, de la lecture, des arts, des raffinement s c français », conversatio n spirituelle, absence de foi religieuse•..
C'était un vrai gentilhomm e. C'était aussi, il faut le dire,
un vrai mâle, pour qui le prince éprouva bien vite cette
so~te d'attacheme nt à la fois amical et amoureux qui,s'établ1t entre le plus fort et le plus faible - le plus âgé et le
plus jeune - celui qui trouve en l'autre un soutien et
un refuge et celui qui protège et conduit. De son· côté.
Katte se prit aussitôt d'affection pour le jeune héritier de
la couronne, si intelligent, si séduisant, si malheureux .

Et ils commencèr ent, la main dans la main, les lèvres
jointes, enlacés dans les bosquets sauvages du parc de
Potsdam, à parler de l'avenir, à chercher des moyens de
mettre fin à l'esclavage où vivait Frédéric. Bien loin de
tous, ils jouaient des sonates et des passacailles, puis, le
sang en feu, passaient à d'autres jeux. Leur amitié devint
amour, leur amour devint passion...
Wilhelmine s'inquiéta. La reine s'étonna. Le roi, sans
doute, ignora la véritable nature de l'amitié de son fiL
et de Katte : luthérien rigide comme il l'était, il eut sévi
dès les premiers instanta; mais il s'irrita de rencontrer en
Frédéric une résistance à laquelle il n'était pas accoutumé.
Au cours d'un voyage en Saxe, où le jeune prince revoit
- avec lassitude et ennui - la belle comtesse Orzelska,
Frédério-Gu illaume le traite en suspect, le fait surveiller;
mais Katte, officier, a suivi la Cour et chaque soir les deux

-40-

LB PRINCE CAPTIF

amis se retrouvent, avec la complicité bienveillant e do roi
Auguste II qui s'efforce d'adoucir le sort du pauvre Kron-

prinz.
C'est alors que Frédéric révèle à Katte son secret : il
a juré de s'enfuir; il profitera d'un voyage de la Cour
prussienne à Stuttgart et à Clèves pour s'échapper, gagner
Strasbourg, Paris ou la Hollande, et, de là, l'Angleterre
où le roi, son cousin germain eat brouillé avec FrédéricGuillaume. Katte désapprouve l'imprudent projet, mais
ee prête à favoriser une entrevue secrète de son ami avec
un envoyé anglais. Revenus à Potsdam, les jeunes gens
mettent au point leur ionocent complot. Le 14 juillet 1730,
ils passent ensemble leur dernière nuit, fous de douleur
et d'amour; ploaieurs heures, cachés dans les hUÎ88ons du
parc, ils parlent, mélangeant plans d'avenir et larmes sur
le passé. Frédéric de ploa en plus surveillé par son père,
se sent en danger. Katte embrasse passionném ent son ami,
et leurs dernières étreintes les laissent chancelants , dans
l'au.be pâle du Brandebour g..•

Le lendemain, Frédéric part pour la grande aventure :

la cour s'ébranle vers Ansbach. Katte reste à Berlin pour
se procurer de l'argent, et doit retrouver le fugitif à la
frontière ou à la Haye. Mais le secret s'était ébruité; Frédéric est tenu en observation. Le 5 août, à deu:,i: heures du
matin, lorsqu'il sort de sa résidence à Oteinfu.rt pour gagner
la frontière proche, il est arrêté par son propre valet de
chambre. Désormais il est comme prisonnier. La correspondance même est visitée. Katte s'inquiète, à Berlin. Le
roi se fait tenir au courant de tout. Une imprudence d'un
ronfident de Frédéric..• et le 12 août, à Wesel, le prince
héritier est mis aux arrêts, enfermé dans une cellule ~ardée
par des sentinelles.
Cette fois, le roi, c au bord de la folie >, persuadé que
son fils a cherché à le faire assassiner, est décidé à tout, il
se fait lire le récit du meurtre du tsarévitch Ale.xis par
Pierre.-le-Gr and et de Don Carlos par Philippe II. Il revient
à Berlin, mais pendant ce tempe Frédéric est emmené à
1a forteresse de Küstrin, en Prusse, où il est mis au régime
des prisonniers d'Etat, au secret.

-41-

MARC DANIEL

Tout le poids de la colère royale retomba sur Katte. Les
comparses s'étaient e ~ , le rang de Frédéric, prince héritier, Je mettait à l'abri d'une sentence capitale, mais Katte,
officier pr118sien, accwé de projets de désertion et de correspondance secrète avec des ministres étrangers, fut
condamné à la prison à perpétuité, et le roi, au reçu de
la sentence, cassa le jugement de sa propre autorité pour
faire prononcer la peine de mort.
C'est pourquoi, dans l'aube glaciale du 6 novembre, un
échafaud était dressé dans la cour de la forteresse de Küstrin; un échafaud tendu de noir, avec un billot, une hache,
et, à côté, un petit tas de sable. Frédéric, épuisé par la
privation de nourriture et l'anxiété, dormait : la porte de
son cachot s'ouvrit, et deux officiers vêtus de noir, l'éveillèrent. Il crut qu'on venait le conduire à la mort et poU88a
un cri. Mais son sort était plus cruel encore.
Par ordre du roi, on lui lut la sentence qui condamnait
Katte. Puis, alors qu'il sanglotait et suppliait à genoux
qu'on laissât la vie à son ami, dût-il renoncer à la couronne
pour obtenir sa grâce, on le traîna jwqu'à la fenêtre de sa
prison, où les officie1·s le maintinrent debout, la tête levée.
Katte, qui venait de co:m:munier, marchait, encadré de
troupes, avec deux prêtres. Un cri déchirant lui révéla la
présence de Frédéric : « Pardon, Katte. Pardon, p~don,
au nom de Dieu, Katte. Mon cher Katte. » Et le Prince
lui envoya un baiser - et le condamné, fidèle à son grand
et unique amour, fit vers l'ami prisonnier une révérence
et cria : « Je mourrais mille fois, mille fois avec joie; pour
vol18, Monseigneur », puis il se retourna pour ajouter :
« Je n'ai pas à vous pardonner, non... non.. »

LE PRINCE CAPTIF

fut célébré par les poètes, reçu Voltaire, patronna artistes
et écrivains, mais jamais plus il ne devait connaître l'amour
comme Katte le lui avait révélé.
La volupté, la débauche même, oui, Voltaire et bien
d'autres ont raillé son goût pour les beaux officiers de sa
garde, avec lesquels il passait, en tête à tête, une demiheure chaque jour; les gazetiers chuchotaient qu'il ne
connaissait l'ivresse « qu'entre les bras de ses tambours »;
on jasait sur sa familiarité avec son valet de chambre et
ami Fredersdorff, « Soldat jeune, beau, bien fait et qui
jouait de la flûte, et qui servait en plus d'une manière, à
l'amuser »•..
Mais Frédéric - Fritz, comme l'appelleront ses sujets,
en attendant de le surnommer « le vieux Fritz » - ne sera
toute sa vie qu'un être mélancolique, hanté par l'idée de
la mort et du suicide, égoïste et sarcastique par manque
de confiance dans les hommes, qui, dans l'ivresse des soupers fins entre beaux.hommes ou dans la gloire de l'épopée
ne cessera jamais de chercher, sans le retrouver, le fantôme
de sa jeunesse et l'image d'un garçon. de vingt-cinq ans qui,
marchant vers l'échafaud, lui avait porté le témoignage du
plus bel amour qui soit, celui qui donne sa vie pour ce
qu'il aime.
Marc DANIEL.

Et il monta à l'échafaud.
Sa tête tomba du premier coup, et le sable recueillit le
sang qui coulait par jets saccadés.
Frédéric tomba évanoui sur le carreau de sa cellule.
Après cette horrible épreuve, Frédéric ne fut plus jamais
le même. Réconcilié avec son père pour sauver sa vie,
puis roi à son tour en 1740, il vécut d'autres aventures,
conquit la moitié de l'Allemagne, devint le héros national,

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42-

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43 -

"ORPHEE"
Ange PoLITJEN (1454-1494) est un des plus grands.poètes du Quattrocento italien, ce siècle d'humanisme qui a connu la grande
Renaissance. Poète célèbre, homme de goOt, amateur d'art, Lt
POLrrIEN a fréquenté les principales cours princières. Mais il fut
surtout l'hôte de la cour des Médicis, et de son prince, Laurent
le Magnifique. Là, il connut Je grand peintre du Quattrocento,
Boticelli, et ce sont ses œuvres qui inspirèrent à ce dernier la
célèbre allégorie du • Printemps ., conservée au Musée des
Qttices, à Florence.
Humaniste et fin lettré, LE POLITIEN a pourtant plus que tout
autre été sensible au charme de 1a nature. Il a enfin eu un thème
de prédilection, Orphée, sujet sur lequel il a donné deux tragédies. C'est la fin de cette deuxième tragédie que l'on peut lire
ci-dessous :

• Puisque si cruelle est ma fortune,
désormais ;e ne veux plu.s aimer femme aucune
;e veux dorénavant, cueillir les fleu.rs nouvelles
parmi le printemps du sexe te meilleur :
tou.s ceux qui sont gracieux et sveltes.
Cet amour est l'amour le plu.s doux, le plu.s suave.
Que personne 11,e me parle plu.s des femmes,
puisqu'est morte celle qui posséda mon oœur.
Celui qui veut a.voir commerce avec moi,
qu'il ne me parle point de l'amour féminin.
Combien pit0t1able l'homme qui change de désir
pour une femme, et, pour elle, se réjouit et se tourmente,
ou, pour elle, se dépouttle de sa Uberté,
ou croit à ses apparences ou à ses paroles.
Car elle est tou;ours plus légère que feuille au vent,
et mille fois le jour veut et ne veut pas.
Elle suit qui la fuit, d qui la veut, elle se dérobe;
elle va et vient comme le flux et le reflux sur le rivage.
De !'autre amour, Zeus lui-m~ nous fait foi,
L-ui qui, par le doux nœud d'amour enlacé,
jouit dans le ciel œvec son beau Ganymède;
Apollon sur la terre jouit avec Hyacinthe;
à ce saint amou.r Hercule aussi céda;
1u.i, le vainqueur du monde entier,
par le bel Hilas est vaincu.
J'encourage les hommes -mariés au divorce,
et que chacun fuie la société des femmes. ~

<...Les Bacchantes,

indignéu, le déchirent... )

ANGE POLITIEN.
(Traduit par JACQUJ;S Rnlo.)

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-

LE COMITE INTERNATIONAL D'AMSTERDAM
An88itôt après cette deuxième guerre quelques Hollandais organisaient sur le territoire de leur pays un centre
de Culture, chargé de Tassemhler les bonnes volontés, de
les grouper, de les retenir en les intéressant à des enquêtes,
à des études. Ce mouvement devait en 1950 prendre une
autre direction.
Certains des responsables pensèrent que le moment était
veµu d'élargir leur groupe, ou mieu."IC d'en créer un autre,
à la fois international et plus scientifique, en faisant appel
à toutes les personnalités les plus représentatives de chaque
pays d'Europe et d'Amérique. Il fallait un titre. Pénibles
furent les recherches, il fallait un titre neuf, clair, capable
d'attirer l'attention, de ne choquer personne, d'exclure
personne, d'être universel et humain. Ainsi fut choisie cette
dénomination maintenant assez bien connue, surtout en
Hollande, en Allemagne et dans les Pays scandinaves
« Com'ité interna,tional pour r égalité sexuelle ».
Aussitôt les créateurs de ce mouvement humanitaire se
mirent à l'œuvre et organisèrent· un premieJ' Congrès à
Amsterdam, à la Pentecôte 1951. Des invitations furent
envoyées à des philosophes, des médecins, des écrivains de
tous les horizons. Peu répondirent à cet appel, il faut le
reconnaître.

Mais si ce congrès ne fut pas un succès, il avait permis
de poser des jalons. On se retrouverait. On irai~ de l'avant.
On s'organiserait mieux.
Amsterdam demeura le centre de ces travaux, qui bientôt furent publiés en une brochure périodique, et qui paraît
toujours sous le nom de « Newsleuer », publiant des articles
en anglais, français, allemand et italien.

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ANDRÉ BAUDRY

En 1952, le deuxième congrès international eut lieu à
Francfort-sur-le-Main. Sept pays y étaient représentés :
Allemagne, Danemark. Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas,
Suède, Suisse. Diverses personnalités y prononcèrent des
conférences. Citons Rom LANDAU : < Les aspects éthiques
et religieux de l'homosexualité l>, Des psychiatres, des publicistes, des écrivains traitèrent de sujets comme : « La loi
morale et l'article 175 en Allemagne; La question de la
signification individuelle de l'homosexualité ».
En septembre dernier le troisième congrès se déroula à
Amsterdam et réunit environ 500 congre513istes, représentant
tous les pays d'Europe, et pour la première fois, la France,
l'Espagne, le Portugal, la Belgique et l'Amérique ainsi que
la Syrie.
Le thème général de ce congrès était « Homose%Ualité
et santé morale publique ». Pendant trois jours il examina
très sérieusement les divers aspects de ce problème, et mit
sur pied les statuts de la société.

LE COMITÉ INTERNATIONAL D'AMSTERDAM

le domaine de la philosophie, de la psychologie, de la biologie, etc.
·
Voilà ce qu'est ce Comité, ce qu'il voudrait Téaliser.
La vie sexuelle doit être étudiée

SCIENTIFIQUEMENT,

Ill. - L'encouragement de l'harmonisation de la position
sociale de l'homophile - de droit comme de fait avec les prinoipes inscrits dans la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme de l'Organisation des Nations Unies. »
Cette société réalisera ses buts par le moyen de brochures, thèses, ouvrages scientifiques, congrès, recherches sociologiques et encore en priant les savants de chaque pays
d'apporter à ce travail et à cette recherche les lumières de
leur intelligence, les conclusions de leurs recherches dans

Toutes les formes de la vie sexuelle doivent être étudiées
et n'être plus seulement prétexte à histoires d'alcôve.
Théologiens et juristes, pédagogues et psychiatres, historiens et sociologues, romanciers ou dramatw:ges, doivent
coopérer à cette tâche ingrate, mais qui, si elle était menée
à bien, apporterait un équilibre à l'homme, à la société.
Il serait dès à présent souhaitable d'examiner si le pro•
chain congrès de 1955 ne doit pas se tenir à Paris, afin de
lui donner - p'ar le prestige même de cette Capitale de
l'Esprit et des Lettres et des Arts - l'impulsion qui mènerait à la Vérité et à la Paix.
Parce que ces initiatives sont souvent condamnées, et
parce que souvent même on se pose des questions étranges
sur la nécessité de ces travaux, nous terminerons en indiquant ici quelques-uns des principaux articles de la Déclaration universelle des droits de l'homme, telle que l'ont
acceptée plus de soixante-dix Etats. ,
« Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs
droits égau..~ et inaliénables constitue le fondement de · la
liberté, de ]a justice et de ]a paix dans le monde... considérant que dans la Charte les peuples des Nations Unies ont
proclamé à nouveau leur foi dans les droits fondamentaux.
de l'homme, dans la dignité et ]a valeur de la personne
humaine, dans l'Egalité des droits des hommes et des fem•
mes, et qu'ils se sont déclarés résolus à favoriser le progrès
social et à instaurer de meilleures conditions de vie dans
une liberté plus grande: considérant que les Etats membres
se sont engagés à assurer, en coopération avec l'organisation
des Nations-Unies, le respect universel et effectif des droits
de l'homme et des libertés fondamentales, considérant
qu'une conception commune de ces droits et libertés est de
]a plus haute importance pour remplir pleinement cet
engagement,

-46-

-47-

En voici les premiers articles :

La fondation vise les buts suivants
I. -

L'encouragement des investigations scientifiques et
objectives dans l'essence et dans les phénomènes de
l'homophilie masculine et féminine et dans to11S les
problèmes qui ,s'y rapportent.

II. - L'encouragement d'un échange de vues des résultats
de ces investigations sur le niveau international, et
de la distribution aussi vaste que possible des points
de vue basés sur ces résultats.

OBJECTIVEMENT,

ANDRÉ BAUDRY

L'ASSE1'18LÉE GÉNÉRALE PROCLAME, LA PRÉSENTE DÉCLARATION UNIVERVELLE DES DROITS DE L'HOMME comme l'idéal

commun à atteindre par tous les Peuples et toutes lee
Nations afin que tous les individus et tous les organes de
1a Société, ayant cette Déclaration constamment à l'esprit,
s'efforcent, par l'enseignement et l'éducation, de développer le respect de ces droits et libertés et d'en assurer, par
des mesures progressives d'ordre national et international,
la reconnaissance et l'application universelles et effectives,
tant parmi les populations des Etats Membres eux-mêmes
que parmi celles de Territoires placés sous leur juridiction.
ARTICLE PREMIER

Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité
et en droits. Ils sont doués de rai.son et de conscience et
doivent agir les ans envers les autres dans on esprit de
fraternité.
ARTICLE DEUXIÈME

Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes
les libertés proclamés dans la présent~ Déclaration, saDI¼
distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe,
de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre
opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation...
ARTICLE TROISIÈME

Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté
de sa personne...
ARTICLE SEPTIÈ~IE

Tous sont égaux devant la loi et ont droit sans distinction à une égale protection de la loi. Tous ont droit à une
protection égale contre toute discrimination ~ vio_lerait
la présente déclaration et contre toute provocation a une
telle discrimination...
ARTICLE ONZIÈME

LE COMITÉ INTERNATIONAL D'AMSTERDAM

Jement établie au cours d'un procès public ou tontes les
garanties nécessaires à sa défense auront été a88nrées~.
ARTICLE DOUZIÈME

Nul ne sera l'objet d'immixtions arbitraires dans sa vie
privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni
d'atteintea à son honneur et à sa réputation. Toute personne
a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions
ou de telles atteintes...
.rnTICLE DIX·HUITJÈME

Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion...
ARTICLE DIX-NEUVIÈME

Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de n'être pas inquiété pour
ces opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et
]es idées par quelque moyen d'expression que ce soit.
ARTICLE VINGTIÈME

Toute personne a droit à la liberté de réunion et d'asso(,-iation pacifiques...
ARTICLE VINGT-SEPTIÈME

Toute personne a le droit de prendre part librement à
la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et
de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui
en résultent..,
ARTICLE TRENTIÈME

Aucune disposition de la présente Déclaration ne peut
être interprétée comme impliquant pour un Etat, un groupement ou un individu un droit quelconque de se livrer
à une activité ou d'accomplir un acte visant à la destrnc•
tion des droits et libertés qui y sont énoncés. :>
.Arcadie n'a pour unique ambition que de rester fidèle à
la Charte des Natiom Uniea, n'a qu'un désir, défendre lee
droits imprescriptibles de la Personne humaine.

Toute personne accusée d'un acte délictueux est pré,.
smnée innocente jusqu'à ce que sa culpabilité ait été lé~a-

48 -

ANDRÉ

-49-

BAUDRY.

Il

---

L'ÉTRANGE VEILLÉE

Il

L'étrange- nuit que /accomplis une nuit sur le chMnp de
bataille !
Quand toi, mon enfant et mon camarade, tu tomJ>as ce
jour-là, à mes cdtés,
.Je te donnai un seul regard,. que tes chers yeux me renvo·yèrent avec une expression inoubliable,
Et ta main effleura la mienne, ô mon ami, comme je
t'abattais sur le sol,
Puis, te dépassant, je m'élançai au milieu du combat du combat disputé avec des chances égales,
,J,usqu'à ce que, tard dans la ntl.it, r.elevé de mon poste, je
pusse enfin retou,·ne1· sur les lieux;
.Je te t1·ouvai dans la mort si f1·oid, cher camarade, je
trouvai ton corps, fils des baisers échangés (qui plus
jamais ne seront ,·endus sur cette terre)
Et je découvris ton visage à la lumière des étoiles; srène
curieuse, faible et frais soufflait le vent ·nocturne,
&ongtemps, je demeurai à veiller, avec le champ de
bataille obscur autour de moi,
JIeiUée me,•veilleuse et veillée douce parmi le silence et
les odeurs de la nuit,
Jlfais pas une larme ne tomJ>a, pas marne un soupir ne
s'exhala aussi longtemps qµe je regardai,
Puis sur le terrain en pente légère je m'assis à ton cdté,
le menton appuyé dans mes mains,
Et je passai des heures douces, des heures im.m ortelles el
mystiques avec toi, très cher camarade, sans uni'
parole, sans une larme,
Veillée de silenc.c, d'amour et de mort, veillée pour toi,
mon soldat et mon en{ant,
Tandis que vers l'Orient de nou·vellcs étoiles silencieusement montaient,
Dcmière veillée pour toi, brave garçon (je n'ai pu te sauvef', si prompte fut ta mort,
.Je t'aimais fidèlement et prenais soin de toi quand tu
étais en vie, je suis sûr que nous nous Tmcontrerons
de nouveau),
Puis au derni.er vestige de la nuit, juste comme apparaissait l'aube,

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.le recouvris mon camaTade de sa couverture, j'enveloppai
bien son corps,
.fe pliai la couverture en la Tannenarit sm· sa téte et sur
ses pieds
Et à l'endroit même, baigné par le soleil levant, je_ déposai
mon enfant dans sa tombe - sa tombe grossièremenL
c1•eusée,
Achevant ainsi mon étrange veillée, veillée dans la nuit
et le champ de bataille obscur,
Veillée pour un garçon fils de baisers échangés (qui plus
jœmais sur terre rie seront rendus)
Veillée pour un camarade tué si vite, veillée que je n'ou,blierai pas; alOTs comme brillait le jour,
.fe me levai du soi gl,acé, je bordai mon soldat dans Sfl
cou,verture
Et je l'ensevelis là où it tomba.
Walt Whitman.
(traduit par JACQUES DE RICAUMONT.)

En ce premier numéro de notre revue française nous
tenons essentiellement à présenter aux dirigeants de Ja
revue ,1 Le Cercle », éditée à Zurich, l'expression de notre
gratitude et de notre admiration.

Le feu de l'amour.

Sans hésiler, la rédaction de cette admirable revue s'est
décidée, il y a quelques années, à publier des pages en
langue française afin de donner à la Fran-0e une voix
qu'elle ne savait se donner elle-même en ce problème
phHosophique et sexologique.

Ayant un cœiw de soufre, une chair_ d'~toùpe,

.

des os <Je bois _sec, une âme sans guide et sans /rem,
un désir hardi, une appétence démesiwée,
une raison aveugle, débile et boiteuse,.
il n'y a pas lieu de s' éton't'l.et· si, parmi les
embuches et les pièges dont le monde est plein,
je m'enflamme cornme ·u n éclair
du moindre feu que je 1,encontre.
Si je naquis ni (lll)eugle, ni sourd à la beau,té,
mais capable de ct·éer une œlivre d'art,
si je peux vaincre la nature cf>mme le font
ceux qui savent s'exprimer sur un mode quelconque,
et tiennent du ciel même cette faculté,
cela provient de la m~me cause
que ce gui me b,-ale et me ronge le cœm·.
La fautP Fn es/ à qui m'a destiné au feu...

AU CERCLE SUISSE

A ce titre, tous ceux qui ont coopéré à cette œuvre vieille
de vingt ans ont le dl'oit de trouver ici le témoignage de
notre reconnaissance.
Assumer pendant de si nombreuses années la présence
de cette destinée et de ce cas humain est preuve d'un
courage solide, d'une prudence constante, d'une foi invincible, d'une confiance inébranlable.
« Arcadie » présente am: dirigeants et fondateurs du
Cercle suisse ainsi qu'à tous les Suisses qui l'ont soutenue,
l'expression de son attachement au service du même problème.

'.MICHEL-ANGE « Rime » .
(Traduit par JACQUES REMO}.
-

52-

La Rédaction.

-

53-

BIBLI OGRA PHIE
Nous publiero ns chaque mois la. liste àes ouvrages paTticu.lîl!rement importan ts, et successi vement certe àe tous les ouvrages
déjà parus.
On peut demande r à la. Rédactio n ces divers ouvrages .
Romans parus après 1940 :

Roger PEYREF ITTE : Les Amitiés particul ibes; Les Amours singulières; Maàemo iselle de Murville ; Les Ambassa des; La Fin
des Ambassa des {Flamma rion). Une édition illustrée des Amitiés particuli ères vient de paraître. (2 vol., 30 illustrati ons de
Goore. Flammar ion. 6.000 francs) .
Jean ROISSA RD : Manière blanche (Quatre Vents).
Julien BLANC : Confusio n des peines (Pré aux Clercs); Jot1eux,
fais ton fou:rbi <Pré aux Clercs).
Roger de CASTRI ES : Monsieu r de Ge,-land (Vigneau ) .
André du DOGNO N : Les Amours buissonn ières (Scorpio n): Le
Monde inversé (Scorpio n).
Célia BERTIN : La Parade des Impies (Grasset ).
Jacques ROBICH ON : La Mise d mort (Julliard ).
Jean GENET : Notre-Da.nie des Fleurs (Gallima rd); Miracle de
la Rose (Gallima rd); Pompes funèbres (Gallima rd); Queretle
de Brest (Gallima rd).
Marcel GUERSA NT : Jean-Pa ul <Ed. de Minuit).
Jean BUSSON : Que passe le vent d'avril (Ed. du Lys).
Pierre HERBA RT : L'Age d'Or (Gallima rd).
François e MALLE T : Le Rempart des béguines (Julliard ).
Maurice ROSTAN D : Les Sentime nts exceptio nnets CF'lammarion)
Dubois la CHARTR E : Roland (Gallima rd).
J.-C. EGER : Le Lis des champs (J. Damase) .
Gérard WIM : Chvoul {La Passerel le).
Marcel HAEDR ICH : Si j'avais voulu (R. Lattont) .
Simone J ACQUEM ARD : Vincent ou l'invitati on au si,tence (Ed. du
Seuil>.
G. MELIN : J'ai rencontr é Sodome (Cahiers humanis tes).
Maurice PONS : Métroba te (Julliard ).
Mal.lrice PERISSE T : Laissez les filles au vestiatre (C.P.E.); Corps
interdits (Roger Seban).
Roger STEPHA NE : Parce que c'était Lui (Table ronde).
Claude CARIGU EL : • S • (Flamma rion).
(A suivre.)

-54 -

ARC.A.DIE
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