195402_002_Arcadie

Médias

Fait partie de N°002 - Arcadie

Titre

195402_002_Arcadie

extracted text

ARCADIE
REVUE

LITTÉRAIRE

ET

SCIENTIFIQUE

.1

1

2
PREMIERE ANNÉE

FÉVRIER 1954

(- .
·,

REVUE PARAISSANT

LE 15 DE C H A QUE MOIS

TARIF D ES ABONNEMENTS

FRANCE

Imprimé . . . . . . 2.000 F .
Lettre . . . . . . . . . 2.500 F .

E'I'RANGER

Imprimé .. .... 2.300 F.
Lettre .. . .. . . . . 3.000 F.

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è '

A R CA DI E
REVUE

LITTÉRAIRE ET SCIENTIFIQUE

PREMIÈRE ANNÉE

FÉVRIER 1954

Le numél'o : 200 francs

SOMMAIRE

Abonnement d'Honneur : i0.000 francs, donnant droit
à la dédicace des textes par les auteurs.
Abonnements - Correspondances - Envois de textes

« A RC A D I E \»

L'Affaire Alexis, par PAUL REBOUX

5

Le Bûcher, par MARC DANIEL ................. .

8

Le Pont sur l'Adige, par ROGER VERONAISE .... . .

13

Les droits humains et le déni de liberté sexuelle, par
RENÉ GUYON ............. . .. . .. ······ .. .. .

17

Tentative, poème de ABOU NAOUAS . . ....... . ... .

26

L'Homme du Mur Démoli, par ROBERT SAINT-JUST.

27

La Femme homophile dans la Société actuelle, par
SUZAN DANIEL ............ . ............... .

33

Exemples tirés des mœurs de toutes les nations, par
SERGE TALBOT ..... . ... . .................. .

40

L 'Homophilie en Angleterre, par PETER RAYNER ..

45

A Caelius et Quintius, poésie <le CATULLE ...... . .

48

En Belgique

49

Bibliographie

50

162, rue Jeanne-d'Arc, PARIS-13•
Chèque bancaire ou C.C.P. Paris n• 10.664-02
au nom de « ARCADIE »

La Dfrection 1·eçoit uniquement sur rendez-vous.
L es Auteurs qui sont avertis que lew· texte n'est pas accepté
peuvent le 1·ep1·endre à la Direction. Celle-ci décline tonte
1•esponsabilité pour les manuscrits qui lui sont confiés.
Les textes publiés engagent la seule 1·esponsabililé
des Auteurs.
T ous droits de traduction, de 1'Cp1'oduction et d'adaptation
rése1'vés poiw tons pays, y compi·is l'U.R.S .S .
Timbre pour toute con ·espondance.
50 fmncs pou1· tout changement d'ad1·esse.
Comité International p our !'Egalité Sexuelle. Newslet ter.
Postbox 542. Amsterdam. Hollande.
Der Kreis-Postfach Fraumunster 547. Zuri ch 22.
Hellas, Neustadter str 48. Hamburg 36.
Forbundet af 1948, postbox 1023. Copenhague. K .
Vennen. Postbox 108. Copenhague K .
Forbundet av 1948. Postboxs 1305. Oslo. Norvège.
Riksfordundet for Sexuellt Likaberattigande
Box 850. Stokholm. I. Suède.
One. Post office Box 5716. Los Angeles. U.S .A.
J ournal of Sexology. Whiteway Building. Bombay. Inde.
Centre Culturel Belge. B. P . n• 30. I xelles. I. Bruxelles.

Renseignements d • Arcadie •·
Copyrigh • Arcadie 1954 • .

Le gérant : A,

Baudry - Launoy lmp. - lT.Ll&llS. - DépOL légnl 1 • tr. 1954 N• 226,
Imprimé en Frnncc

Dessin de

MAURICE

Dessin de MORRIS

VAN MOPPES ....... . ....... .

4

32

,,

·L'AFFAIRE ALEXIS
par
PAUL

REDOUX

L'avocat leva noblement les amples manches d-e sa robl:",,
et commença :
« Monsieur le Président, Messieurs les Juges, précisom
les faits.
Mlle Adélaïde-Joséphine Trouffignole, rentière, âgée de
cinquante-sept ans, était montée sur un escabeau pour voir
ce qui se passait chez son voisin, M. Alexis Ferval. Elle a
vu celui-ci en train de baiser sur la bouche un jeune homme
de son âge, c'est-à-dire de vingt ans. Tous deux se tenaient
embrassés. Mlle Adélaïde-Joséphine Trouffignole a déposé
une plainte en outrage public à la pudeur. Les amitiés
particulières ne sont ni prévues ni punies par le Code.
Mais l'outrage aux mœurs, l'inobservance des coutumes
sexuelles et la pratique en public desdites coutumes, même
lorsqu'elles sont naturellement et couramment observées,
subissent la rigueur des lois.
Qui sont Alexis Ferval et son compagnon ?
Deux jeunes gens de bonne famille, élevés chez les jésuites, se sont connus au collège. Ils ont persévéré dans leur
affection. Les grands exemples de l'antiquité, du moyenâge, et des artistes à travers l'histoire du monde, n'étaient
pas faits pour les détourner de cette inclination.
Si l'on avait puni Achille, si attaché à Patrocle, nom
n'aurions pas eu un d~ plus illu:stres héros des âges légendaires.
Si l'on avait puni Alcibiade, nous n'aurions pas eu le
siècle auquel il a donné son nom.
Si l'on avait puni Michel-Ange et Shakespeare, l'humanité serait privée des pl'us puissants de ses artistes. Et je

-5 -

PAUL REBOUX

L'AFFAIRE ALEXIS

vous épargne, messieurs, la galerie des ancêtres. Sous bien
d~ portraits de maîtres : homme d'Etat, musicien, peintre,
poete, dramaturge, couturier, industJ:iel, on pourrait inscrire un qualificatif propre à le distinguer du commun
des hommes. Cela ne les a pas empêchés d'avoir eu le prix
Nobel et des honneurs publics.
Un des grands principes de la morale peut se formuler
ainsi : « Ne iais ni mal, ni tort, ni peine à personne. Hormis
cela, agis comme il te plaît ».
Alexis et son compagnon ont respecté strictement ce
triple commandement. Et si Mlle Adélaïde-Joséphine Trouffignole a eu à souffrir dans sa conception des relations
humaines, c'est bien parce qu'elle est montée sur un escabeau. Si elle était restée au niveau des humains, elle aurait
été épargnée par le scandale. « Plus on est élevé, plus
on court de dangers », a dit le poète.
Qu'il me soit permis à présent de faire une comparaison
entre ce qui est reproché à ces deux amis, et ce qui n'est
pas reproché à tant de jeunes ou vieux citoyens laissés
en liberté et jouissant de l'estime publique.
Voici M. Durand fils et M. Durand père. L'un a l'âge
d'Alexis. L'autre est ventripotent, solennel, abondant en
maximes morales.
Mme Durand est secondée en ses travaux domestiques par
une jeune orpheline de dix-sept ans, qui est très jolie et
qui est vierge. MM. Durand ont, dès le premier jour, considéré avec faveur cette aimable et fraîche personne qui.
elle, n'a rien fait pour retenir leurs regards.
Tu l'ont peu à peu obsédée, assaillie de propositions.
Elle a repoussé, de tout son dégoût, M. Durand, à l'haleine
fétide. Mais, le printemps y mettant du sien, elle a fini
par céder amt sollicitations du jeune Durand, qui n'est
pas vilain garçon. Celui-ci n'est pas un novice. Ses aventures lui ont laissé des souvenirs pathogènes, qu'il dispense
avec libéralité. De plus, indifférent aux précautions d'usay,e
quand on abuse d'une jeune fille, il est devenu cause que
la petite va être mère. La voilà infectée et enceinte !
M. Durand père, qui n'a pas pardonné son échec, exige
alors que Mme Durand expulse du foyer familial cette
gourgandine aux mœn.rs dissolues, qui déshonore l'immeu-

bel. Et le file Durand ne lèvera pas le petit doiut en faveur
de sa victime, qui est jetée à la rue, voire au rrottoir.
_Si Ale~s ~va~t agi de même, il ne serait pas en ce pré1?rre. Il J0~8;1t de toutes les prérogatives d'un citoyen
libre et protege par les lois.
.
Et pourtant, lequel des deux mérite de la réprobation ?
Est-ce celui qui, respectant les filles, ne les expose pas
au drame de la maternité non consentie, celui qui refuse
de se conduire en séducteur et en initiateur de débauche
celui qui se jugerait comme un criminel s'il prenait la res:
ponsabilité d'un renvoi qui jetterait une malheureuse dans
la misère, avec tm enfant à naître et le seul recours de la
prostitution poru· pouvoir la faire vivre ? Ce serait celui-là
le coupable ? Non pas !
Le vrai coupable, c'est le Français moyen, qui blâme ce
qu'il ne comprend pas, qui condamne au nom d'une morale
faillible, puisqu'elle est en contradiction avec une a utre
morale, souveraine durant des siècles et qui l'est encore
pour des millions et des millions d'êtres humains.
La hase de cette morale moderne est facile à discerner.
Elle est la prolongation des règles imposées aux hommes
par leurs chefs militaires, pour que pas une goutte d'humanité future ne soit perdue, pour que tout élan naturel
engendre, homme ou femme, une future esclave, un futur
laboureur, un futur soldat.
Mais maintenant que la terre est danuereusement sm·peuplée, la sagesse ne serait-elle pas de ren:erser ce dogme?
Et puisque le tribunal est, non le bourreau obtus qui
obéit à la cqnsigne de punir, mais l'appréciateur des circonstances où ce qiù fût condamnable peut cesser de l'être,
n'appartient-il pas au tribunal de considérer qu'Alexis,
certes, ~e doit pas être considéré comme un exemple, mais
que, meme en poussant à des limites extrêmes, à son aboutissement, l'inclination qu'il subit, il ne risquera pas du
. , d'engenw:·er
i
,
moms
un malheureux de plus ou une malheureuse de plus, grossissant la misérable foule de ceux qui
sont sans logis et sans pain ? »
Ainsi olaida l'avocat.

-- 6 -

-7-

PAUL

REBOUX.

---,

1

LE BUCHER

LE BUCHER
par

MA.Re DANIEL
Nanu-e droict m'a mené

Je n'ai pas, à qnoi bon le nier, le goût du martyi·e. J'ai
fui de Toulouse. Je suis ici comme un proscrit, - un proscrit honoré et bien reçu, il est vrai, - et j'ai renié en
public ma propre nature. Mais je n'en rougis pas : il est
bon pour des fanatiques ou des illuminés de sacrifiei· leur
vie à leur idée, sans profit pour personne. Si mes juges de
Toulouse avaient fait exécuter leur sentence, rien n'aurait
été gagné pour mes semblables. Et je ne vois pas quel
profit Dieu aurait pu retirer de ce que je n'aurais plus
été en mesure de le louer dans ses créatures.

(Anagramme et devise
de Marc-Antoine de MURET)

Venise, 20 mai 1555.
C'est œuvre de vieillard, je le sais, que de m'asseoir
comme je le fais aujourd'hui la plume à la main devant
mon écritoire pour conter ma vie au papier indifférent. Le
destin le veut, qui nous a faits aussi peu consistanta que le
sable mouillé où, sur les plages lorsque la mer se retire,
l'empreinte de notre pied ne dure que l'espace d'un souvenir. Je sais que si je n'écris pas ce matin ma pensée, elle
aura ce soir disparu, quelle que soit mon illusion de l'avoir
conservée intacte. Je sais que l'homme que je suis, MarcAntoine de Muret, âgé de vingt-huit ans, sera irrémédiablement étranger à cet autre Marc-Antoine de Muret que je
serai dans di.~ vingt ou cinquante ans.
Et je tiens à ce que me demeure comme un hâvre dans
l'avenir la mémoire des années passées, et le visage divin
de Jean Frémyot. Que ne puis-je, jusqu'à ma mort que je
ne désire ni ne redoute, rester tel que je fus à Toulouse,
tel sans doute que je ne suis plus déjà !

Le souffle tiède qui vient de la mer m'apporte une odetn
salée de poisson et d'algues, et les senteurs recuites de l'ail
et de l'huile chaude. Je devine sur la Piazza la rumeur de
la foule et le vol des tourterelles de San Marco, et sous ma
fenêtre le chant innombrable des gondoliers me masque le
clapotis des rames. Venise. Mais je songe aussi aux Plombs,
et aux espions de la Seigneurie...

-8-

Je suis né en Limousin, dans un petit hameau de la
montagne. Belle occasion de moquerie pour mes ennemis !
Mais, tout enfant, bien plus que les fleurs des champs et
les baies sauvages, je goûtais la conversation de notre brave
homme de curé et des moines de l'abbaye. Mon père aimait
l'étude et les belles-lettres, et m'envoya tôt à Poitiers pour
m'y former au latin, au grec et aux disciplines juridiques.
Je regrette aujourd'hui que mon indiscipline naturelle ne
m'ait pas permis de suivre les cours avec l'assiduité voulue.
Ou plutôt non, je ne regrette rien, car ce n'est qu'en tournant le dos à l'école que j'ai fait de moi un homme.
Plus tard je pris maintes fois la route d'Agen, pour y
entendre Scaliger que j'admirais, mais surtout, il faut bien
l'avouer, parce que j'avais besoin d'être un perpétuel vagabond et que je ne pouvais sans y étouffer me tenir en un
lieu plus de six semaines. Cette inquiétude m'est demeurée,
et j'espère bien qu'elle ne cessera pour moi pas même
au-delà de la mort. Ah, qu'il puisse exister des horizons
que je n'aurai pas contemplés...
On m'a reproché certaines des amitiés que j'ai nouées
en ces années de Poitiers. Et cependant, mon commerce avec
Pierre Fauveau, avec Jean de La Péruze, avec Jacques
Vermélian, m'apparaît aujourd'hui bien innocent. Nous
lisions dans les poètes de !'Antiquité les frissons du désir,
nous écoutions sur les lèvres des philosophes l'apologie de
l'amoureuse amitié. Comment n'aurions-nous pas cherché
à ressusciter en notre groupe la brillante jeunesse d'Alci-

-9-

tF

MARC DANIEL

biade ? J'écrivais alors des vers, bien médiocres, dans le
style des élégiaques latins, à une imaginaire Marguerite. Il
est vrai que c'est la main dans la main de Fauveau ou de
Vermélian que je les composais, et qu'au bord du Clain
sur leurs lèvres je comptais les baisers que nécessitait la
prosodie... Mais eux, comme moi, ne considéraient ces jeux
que comme un prélude à la vie, et c'est ce qu'ils étaient
en effet.
Avec tout cela je pris mes diplômes, et je n'avais pas
vingt:et-un ans lorsque j e fus nommé professeur au célèbre
Collège de Guyenne, à Bordeaux. J'en fus fier - et je ne
vois pas qu'un autre l'eût été moins que moi en cette circonstance. Ma tragédie de Jules César fut jouée par un
de mes nouveaux élèves, nommé Michel de Montaigne.
Deux ans plus tard, je vins à Paris et en'.seignai au Quartier Latin. J'y devins vite à la mode, et seul celui qui a
vécu à Paris peut savoir ce que signifie le mot mode dans
cette ville exaltante et décevante. J'y goûtai toutes les
voluptés que la capitale de l'esprit et du plaisir pouvait
offrir à un jeune homme ardent et avide de connaître et
de jouir. Foin des érudits moroses qui ignorent la chair,
ou qui la traitent comme une importune maîtresse qu'on
contente en secret ! Je chantai mes aventures; je remplaçai, sans doute, par des consonnances féminines les noms
de mes amis, n'ayant aucun désir de connaître les prisons
de l'Evêqae; mais j'enrageais de ne pouvoir, comme mon
poète préfé•·é Catulle, nommer garçons les garçons que
j'aimais.
J'étais bien naïf de m'imaginer que je pourrais, seul
pa1·mi les hommes, échapper aux embûches de l'envie et
de la haine. Un de mes collègues (je n'ai jamais su au juste
qui, et m'en console) s'arrangea pour provoquer un scandale à propos d'une petite aventure que j'avais eue avec
un jelme homme dont les moyens d'existence n'étaient pas
évidents. Il se trouva que ce jeune était plus ou moins
neveu d'un chanoine de Notre-Dame, et je faillis être
emprisonné. Mon ami et compatriote Jean Dorat intervint
pour m'éviter le pire; mais il fallut quitter Paris.
Depuis plusieurs mois j'étais sollicité de venir enseigner
à Toulouse. Je pris donc cette occasion de répondre à la

-10-

LB BUCHER

demande des Languedociens, et vins m'établir auprès du
cloître Saint-Sem.in. J'aimais cette cité malodorante et
spirituelle, sale et souriante dans son atmosphère rose et
or. J'y trouvais un appétit de vivre, une insouciance un
goût de la volupté qui cotrespondaient à ma nature.
les
garçons y étaient beaux comme les anciens Grecs.

E;

C'est ici que je devrais arrêter ces souvenirs, car ce qu.i
se passa ensuite ne peut, sur le papier, que perdre sa vraie
signification, - sa signification pour moi.
J'avais connu jusqu'alors le plaisir, l'amitié, l'orgueil :
il me restait à découvrir ce sentiment dont nous ne sommes
capables que si un dieu prend possession de nous et nous
arrache au-dessus de nous-mêmes. C'est un matin en cornmentant a. un groupe d e jeunes gens distraits les 'Institutes
de Justinien, que je vis le dieu : c'était un nouvel élève
de mon cours, un Dijonnais issu d'une famille de magistrats, les Frémyot. Il était grand, large. d'épaules, et ses
cheveux blonds s'échappaient en tous sens comme des flots
d'or en fusion, qu'il secouait d'un coup de tête rageur. Il
ne m'écoutait pas. Pourquoi m'aurait-il écouté ? Il souriait à sa propre pensée et au charme de ses dix-huit ans.
Mais à partir de ce jour-là je ne parlai plus que pour lu.i.
Aujourd'hui encore le souvenir de son baiser me fait
glisser la plume des doigts, et mon cœur se fond de désir
et mon âme de tendresse. Nous connûmes ensemble des
heures telles qu'il n'est peut-être pas permis &lL'C mortels
d'en goûter. Nous abritions notre ivresse dans les campagnes de la Garonne, par ces soirs de printemps où le vent
des Pyrénées apporte la fragrance des pâturages et des
sommets. Nous oubliions toute prudence.
Et soudain les Parques coupèrent le fil.
Je fm, à la sortie d'un de mes co1.1.rS, convoqué au siège
de l'inquisition; on m'y lut une cédule où j'étais accusé
de sodomie, avec des détails qui prouvaient que mes ennemis avaient accumulé patiemment leurs preuves contre
moi. C'était la condamnatjon inévitable à la mort, - à la
mort atroce du bûcher. Jean fut condamné par le même
arrêt.
Comment nous pûmes échapper à notre destin, c'est ce
que je ne pu.is confier même à ce papier sans mettre en

-11-

cause mes amis dévoués qui y risquèrent leur propre vie.
Jean regagna aussitôt sa ville natale de DiJon, où il est
sans doute encore, - vivant aux yeux du monde, mort
pour moi comme je le suis pour lui. Quant à moi, un déguisement me permit de sortir de France et de gagii.er mon
présent refuge, où l'hospitalité des Vénitiens· me confie un
ell8eignement à la Scuola San-Marco. Je me suis fait de
puissants amis et mon existence eBt assurée pour le présent
et l'avenir. Cependant mon image a été brûlée à Toulouse
au Capitole, avec celle de Jean Frémyot. Ici même !'Inquisition guette mes défaillances, et le bûcher peut se dresser
en Italie comme en Languedoc. J'ai renié ma nature, fai
blasphémé contre l'amour qui est le mien : car je suis
persuadé qu'il y a folie pour un homme à se dresser contre
la loi commune, lors même que celle-ci n'est que superstition et préjugé. Un jour viendra sans doute où les hommes
auront de l'amour une idée moins étriquée et où les châtiments capitaux seront par la loi réservés à ceux qui ont
versé le sang.

LE PONT SUR L'ADIGE
par
RocER VERONAISE

< L'amour le plus féroce
est celui de quinze ans. ~

Aujourd'hui je dois dissimuler ce papier, mon confident,
et songer seulement à marcher sans faiblesse et sans honte
sur le chemin qui est le mien : « Nature droit me mènera :. (l).

L"eau montait, noire
Battait de son ressac
La digue allait céder
Et des jardins rieurs

avec des reflets de misere,
les arbres et les ponts;
: ce seraient des saisons
étouffés par la terre.

On comme~ait à fuir; les garçons demi-nus
Consolidaient la route où, vain et lent exode,
Les femmes, les enfants comme un troupeau qui rôde
Sur des champs desséchés, fuyaient vers l'inconnu.

MARC-ANTOINB DE MURET.

(p. c. c. MARc DANIEL.)
('

Le soleil ruisselait sur les chairs, implacable
Comme un bourreau marquant au fer rouge les dos
De ces adolescents qui luttaient contre l: eau
Avec le désespoir d'un barrage de sàble.
L'eau montait. En désordre on sauvait le bétail,
Les jeunes travailleurs n'avaient qu'un songe en tête
Ecarter de leurs champs cette menace prête
A déployer ses flots comme un large éventail.

(1) Les événements auxquels il est fait allusion dans ce texte
sont. en gro.s, historiques. Un certa.i n nombre de détails (notamment le prénom du jeune Frémyot) sont imaginaires. M. D.

-12 -

Sans hâte, elle montait, devinant que la proie
Ne pourrait échapper. Les garçons étaient beaux
Les cuisses et les reins ruisselants, et la peau
Noire comme un lambeau déchiqueté de soie.

-13-

ROGER VERONAISE

Etendue au soleil, la campagne brillait :
Ses arbres aux fruits lourds comme des corps d' athl.ètes,
Ses sillons d'où partait comme un cri l'alouette,
Ses vignes, ses champs bruns... l'eau montait, l'eau montait,..
La digue de son bras unissait deux collines
Car le fleuve parfois envahissait le val;
Il y avait longtemps qu'un soir d'été brutal
Il s'était étalé sur les plaines voisines.
Ce fut l'an où l'hiver avait chassé les loups
Jusqu'autour de Padoue et autour de Crémone.
Les neiges qu'au printemps 1.a montagne abandonne
En fondant grossissaient les fleuves tout à coup.
La pluie aussi s'était mêlée à cette fête
Emportant des quartiers de neige, déchirant
Le névé, bondissant, libérant les torrents
Et la plaine en un jour fut changée en conquête.
On crut la fin des temps; puis vinrent des oiseaux
Et le fleuve baissa pour qu'on crüit : « Prodige ! »
Alors on construisit un pont qui sur l'Adige
Séparait la campagn-e et le monde des eaux.
Mais cette fois, la digue était-elle assez forte ?
Des nuages de cuivre et d'argent dérivaient,
Annonciateurs d'orage, et la nuit, les orfraies
Criaient en tournoyant comme des feuilles mortes.
Les vêtements souillés, déchirés sur leur chair,
Des garçons en sueur, la bouche et les mains lourdes,
Dévoraient quelques fruits et se passaient leurs gourdes,
Puis sans presque parler retournaient à l'enfer.
L'un cria : « Plus de sabk ». Il avait sur l'épaule
Une entaille où le sang se durcissait déjà.
Un instant, ce frisson d'échec découragea
Ces adolescents nus, accablés. « C'est pas drôle »,
Dit un autre, les yeux brillants, « avoir lutté
Pour que tout nous échappe ! », et Guido, le plus fille

-14 -

LE PONT SUR L' ADIGE

Avec ses boucles, sa figure trop gentille,
Répondit : « ...et nos corps, on peut s'en contenter ! »
Le silence - un é-elair - parut intolérable;
Chacun sans un seul mot devait répondre : « Si ».
Les plus forts, les premiers ôtèrent kurs habits
Ou ce qU:il en restait, puis couchés sur le sable,
Leurs cuisses et leurs reins se mêlant, les genoux
Confondus dans la terre et fondus dans la boue,
Tous leurs corps entassés firent comme iine roue
De visages bleuis, meurtris par les cailloux.
Les sursauts du soleil longs comme des blessures,
De ce corps où chacun sentait : « Je vais mourir »
Illuminaient un torse, un sexe où le désir
'
Se bandait comme un arc près d'une chevelu,·e.
Ce sourire crispé, c'est Pietro; ces cheveux
Sont ceux de Dominique et cette bouche ouverte
Comme pour un baiser, c'est celle de Laerte;
Guùlo serre les poings, Rémi ferme les yeux.
Les muscles so1it broyés, écrasés les visages,
La chaleur de leur corps les quitte avec l'amour,
Leurs ventres accolés s'épousent mais non pour
Un assouvissement différent du courage.
L'orage brusquement cravacha tout l,e ciel;
L'eau tomba lourde, avec des écarts de süence,
Et en lécharit les corps avec sa violence
Leur redonnait l'éclat et la douceur du miel.
Le fleuve mugissant attaquait à la base...
La digue dut céder quelques rocs. Leurs éclats
Se pourprèrent de sang, mais l'eau ne passa pas
À n-avers ces mourants durs comme des topazes.
La vie avait offert ses enfants les plus beaux;
Alors l'eau tout à coup oublia sa f uri.e
Et les yeux de ces morts, comme des pierreries,
Scintillaient en voyant l'abaissement des eaux.

-15-

------,

Un mélange de sang, de nuques et de pierre.
De fesses que le roc ou le pied déchirait,
De poitrines, de bras, de cuisses, de jarrets,
Avaient vaincu le fleuve en défendant leurs terres.
Il restait deux garçons : fun, vingt ans, fort et brun.,
- Il devait annoncer la mort ou la victoire Les yeux cernés, les traits creusés, la bouche noire
De tempête et <I'efforts, la tête <I'un tribun;
L'autre, quinze ans, r amour aurait choisi sa couche.
La courbe de sa joue était celle <I'u,i fruit
Lorsque sur les vergers descend la sombre nuit,
Et ses yeux étaient doux comme douce sa bouche.
Les veines à son cou comme un ruisseau de sang.
Le premier mit sa trompe aux lèvres; la vallée
Résonna comme un cri dans la brume salée
Qui couronne la mer à l'entour des brisants.
L'autre le regardait... De tous tes yeux regarde,
Enfant, escùwe de ton amour, le garçon
Qui chante avec son souf/le à le, fois la rançon
De la terre et le prix de votre sauvegarde !
Regarde... la fatigue au milieu da veni
L'a fait mettre à genoux, sourd et tragique Orphée,
Sa gorge éclate et comme une lyre brisée
Livre à tous les échos son sang avec son chant.
Il mourait, et l'enfant 4échirant sa culotte
Avec le poing, les yeux brouillés par trop de pleurs,
Mordant sa lèvre comme on arrache des fleurs,
Et sûr de son destin tel un jeune despote,
Le corps lisse, le front brutal, presque sérieu.x,
Nu dans le vent jaloux qu'il touchât encor terre,
Se jeta dans l'eau sombre aux reflets de misère
A endroit où écume avait les traits ifun dieu.

r

r

ROGER

-16-

VERONAISE.

LES DROITS HUMAINS
ET

,

,

LE DENI DE LIBERTE SEXUELLE
par
RENÉ

GUYON

Professeur de Sexologie
Nous avons proposé, dans nos Etudes iféthique sexuelle,
de libérer les activités sexuelles de l'humanité, aujomd'hui réduites et persécutées, et de les régir par une doc,.
trine dont lés hases scientifiques si logiques sont la Légitimité et la Liberté des actes sexuels. Je ne reviendrai pas
ici sur cette démonstration. Elle a en la chance de réunir
des approbations dont je suis :fier, et des critiques injurieuses dont je ne le suis pas moins, quand je considère
la qualité intellectuelle de certains de ceux: qui me les ont
adressées. Il suffira de rappeler que la substance de cette
doctrine de libération est que les organes et les actes sexuels
sont tout aussi amoraux que tontes autres manifestations
physiologiques des êtres vivants, et par conséquent d'une
indiscutable légitimité pour qui les exerce : amoralité et
légitimité qui entraînent et justifient comme indispensable
corollaire la liberté fondamentale d'utiliser ces organes et
d'accomplir ees actes à sa guise, dès que cela a lieu sans
violence, contrainte ou fraude.
DÉNONCIATION DE LA. SUPERSTITION
DU PÉCHÉ CHARNEL

La chose singulière est que cette démonstration ait pu
paraître une extraordinaire nouveauté à certains : alors
qu'en réali té elle a été admise et mise en pratique pendant
-17 -

...---------------·---------------------------

--..~_..,,"

LES DROITS HUMAINS

RENÉ GUYON

des siècles par les peuples anciens (notamment nos ancêtres
intellectuels de la Grèce et de Rome) et par presque toutes
les races humaines. C'est parce qu'un système idéologique
contraire a été apporté et imposé, il y a quelque deux mille
ans, par le judéo-christianisme, et règne encore chez les
sociétés occidentales d'aujourd'hui. Ce système a été inspiré
par une superstition métaphysique des anciens Hébreux
(qui la tenaient d'ailleurs probablement des Sumériens) :
la superstition du Péché Charnel, qui est un anathème
lancé contre la sexualité en bloc avec accompagnement
d'ingénieuses dépréciations et de redoutables sanctions pour
qui n'accepte pas cette histoire merveilleuse et ne se soumet
pas à ce tabou si bien apparenté à tons ceux qui encombrèrent le cerveau craintif des premiers humains.
Il y a donc eu là deux courants d'idées contraires et irréconciliables. Le rationaliste tolérant est parfaitement disposé à admettre qu'ils peuvent co-exister et se tespecter mu,
tuellement. Mais l'ambition du puritain prohibitionniste est
tout autre : il entend imposer à tous son système, c'est-àdue soumettre à sa conception de la vie sexuelle ceux-là
même qui rejettent la superstition du Péché. C'est cette
prétention qui rend toute révision de la politique sexuelle
si laborieuse. C'est elle qui donne à cette controverse entre
deux doctrines, laquelle devrait l'ester éminemment intellectuelle et pratique, une allure surprenante de fanatisme
qui n'est pas sans rappeler les batailles religieusee d'autre•
fois : et à bon droit, sans doute, puisque, bon (!ré mal gré,
c'est une superstition d'ordre religieux qu; est acceptée par
les 1ms et rejetée par les auti-es.

UNE CIVILISATION D'ESCLAVAGE SEXUEL
ET D'ÉMASCULATION

Il arrive donc aujourd'hui que beaucoup d'esprits rationnels demandent une révision de la question sexuelle. Ils
en ont bien le droit certes : car il apparait précisément
que les restrictions, indéfendables selon ces esprits, apportées à la vie sexuelle des humains, ont créé pour ces derniers une. civilisation qui est essentiellement une civilisaton 0:esclavage sexU,el.

-18-

,.

Nous avons démontré, également dans les Etudes d'éthique sexuelle, de quelles p:rohihitions sectaires et fanatiques cet esclavage est formé. Nous l'avons vu créer les
névrosea, les souffrances physiques et morales, les désespoirs, les rancœurs. Nous avons vu les mœurs dominées
par les puritains exigeants, pourchasser toute velléité d'indé~
pendance sexuelle non classée dans le cadre étroit d'un
« mariage » qtù est lui-même devenu avec docilité 1me
manifestation d'ordre métaphysique par sa transformation
en « sacrement ». Nous avons vu la loi se faire complice
des prohibitons religieuses en faisant dans certains Etats
une infraction· criminelle des 1.'elations sexuelles ou des
cohabitations accomplies en dehors de ce cadre matrimonial. Au point que les décisions de certains tribunaux déclarent qu'il y -a calomnie (slander) à imputer à des filles
ou à des femmes un « manque de chasteté », c'est-à-dire,
ne l'oublions jamais quand on emploie cette expression
ridicule, l'imputation de ne pas se conformer servilement
à la superstition du Péché Charnel ! Nous avons vu enfin
ce fanatisme aller jusqu'à interdire, pendant des siècles, la
discussion, la controverse, les recherches scientifiques, les
expériences de la fonction de reproduction. « On peut se
demander, écrit le Rapport Kinsey, qt1elle connaissance
scientifique nous aurions des fonctio.ns digestives si les
tabous originaires dans notre propre société avaient concerné
la nourriture et l'alimentation » (l). Samuel BUTLER, dans
Erewhon, avait, déjà p1·oduit une satire de ces ignorances
conventionnelles en supposant une société où être malade...
constituerait une indécence soigneusement dissim1.ùée. Les
techniques mêmes qui ont toujours embelli et exalté l'art
et la science des activités sexuelles ont été dénoncées, prohibées et même punies par la dictature puritaine, sans souci
des préférences de chacun.
Le refus de l'expérience sexuelle est à la base de l'éducation dans ces sociétés. II prépare, comme toutes les ignorances, des vies ingrates, gâchées, malheureuses et lourdes
de rancœurs. Il traduit bien l'outrecuidance de ces prohibitionnistes qui ne connaissent pas la vie sexuelle réelle.
Ce dont ils parlent est une vie sexuelle artificielle qu'ils
ont modelée dans leur esprit en partant iles idées fausses
(1) Sexual Behaviour in the human male.

-19 -

4

j
RENÉ

GUYON

de chasteté, d'abstention charnelle. Ils s'obstinent bon gré
mal gré à pren dre cette émasculation pour la vie des sexes.
Ils ignorent la Nature, et d'ailleurs la haïssent : car, dans
leur système, c'est la Nature elle-même qui est devenue
ce Péché qui l es hante et les abrutit.
EFFETS DESTRUCTIFS DE U CIVILISATION AN~ISRXOELLE
L'esclavage sexuel imposé aux sociétés moderne8 est une
des raisons pour lesquelles ces sociétés craquent de toutes
parts. On n'y entend parler que des faillites du mariage,
des pourchas arbitraires des courtisanes jadis honorées et
aujourd'hui traitées en criminelles, des névroses qui conduisent souvent au suicide ou aux meurtres sexuels. La machine
humaine n'est pas faite pour supporter ces privations sexuelles que les fanatiques entendent lui faire subir, et elle se
détraque de plus en plus sous les coups à elle infligés par
les émasculateurs puritains.

Le moins que l'on puisse constater est un malaise général.
Les plus entreprenants se ;réfugient dans des hystéries politiques aux déclarations grandiloquentes ou puérilement
provocatrices, qui s'excommunient violemment les unes les
autres. On dirait que la société occidentale moderne a
conscience d'un « manque à gagner » qu'elle constate douloureusement sans cesse : elle a tout perdu de la joie de
vivre des sociétés païennes, qui était pour les quatre cinquièmes faite de sexualité satisfaite, voire étalée. C'est un
mécontentement de vivre qui l'a partout remplacée; partout,
car le fanatisme prohibitionniste entend s'imposer même
aux groupements humains en dehors de la discipli.Re chrétienne, notamment à ces pays colonisés jadis heureux et
maintenant se mourant de consomption et d'ennui comme
ces malheurell8es îles du Pacifique qui avaient jadis mérité le nom d'îles d'amour...
Aussi la société moderne, dans le domaine de la sexualité.
quand elle ne donne pas le spectacle d'une abdication
lamentable des raisons et des volontés, donne alors celui
d'une hypocrisie conventionnelle qui ne trompe personne.
Tout le monde y pense à la Sexualité, terre promise; tout
le monde y désire les actes sexuels (qu'ils soient ou non
décorés du nom d'Amour) ; et tout le monde, brimé par

-

20 -

LBS

DROITS HUM,4.JNS

des fanatiques arroga.n ts, n'ose en parler. Y a-t-il une ser•
vitude plus irritante et plus humiliante ?
LA RÉVOLTE DES ASSERVIS SEXUE~
Or nous sommes beaucoup qui croyons le temps venu
de relever ce défi, de cantonner dans leur esclavage préféré les fanatiques de la continence, mais de restituer enfin
aux autres humains la liberté naturelle des sexes.
Si ce qu'on appelle la morale sexuelle est définitivement
en conflit avec la raison et l'intelligence, c'est la morale
sexuelle qui doit être modifiée ou disparaître; sinon on
végète lamentablement dans une société retardataire
(hackward) quelque soit le prétendu degré de civilisation
dont elle se targue parce qu'elle a des :rhéteurs grandiloquents, des machines compliquées ou des armes étonnamment destructrices.

Le temps est venu de la révolte des asservis sexuels : ils
ont le droit et le devoir de travailler à l'affranchissement
sexuel de la société. Ils ont d'ailleurs pour les soutenir et
les aider dans cette grande tâche toutes les études libératrices qui ont été faites si hardiment et si noblement dans
la premième moitié du vingtième siècle par tous ces sexologues entreprenants dont les noms seront liés dans l'avenir
à la libération sexuelle de l'humanité : les Siegmund FREUD,
Havelock ELLIS, Magnus HmscHFELD, Norman llintE, Harry
BENJAMIN, Alired KINSEY, Maurice PARIIŒLRE, A.-P. Pn,.
LAY, William J. ROBINSON, Bertrand RUSSEL, Robert BRIFFAULT, et tant d'autres qui, par leurs recherches personnelles ou leurs publications encyclopédiques ont parfois
joint à la gloire des pionniers celle des persécutés.
SEXUELLE
DROITS HUM.UNS (1948)

LA LIBERTÉ

ET LA DÉCLARATION DES

Tous les asservis sexuels ont eu 1m espoir quand fut proclamée en 1948, par l'Assemblée des Nations Unies, la
1.: Déclaration Universelle des Droits Humains ». Celle-ci
impose notamment (article 18) la liberté de pensée et de
conscience. La liberté sexuelle est en germe dans cette
déclaration : mais en germe seulement, car en pratique

-

21 -

RENÉ GUYON

les pays prohibitionnistes ne se croient pas obligés par )à
à modifier leu:rs dénis de liberté sexuelle. Qu'ils y soient
cependant obligés par la lettre et par l'esprit de cette
Déclaration honnêtement interprétée, c'est ce que veulent
faire reconnaître les défenseurs de la Liberté sexuelle.

La liberté de conscience et la liberté de penser jouent
essentiellement dans le choix des convictions philosophiques
ou religieuses. Ce sont elles qui permettent d'adopter celle
que la raison ou la sensibilité recommandent, et par
exemple d'être déiste, athée ou agnostique à sa guise. Il
a fallu des siècles siècles de luttes sanglantes et
d'effrayants martyrologes pour mettre fin par cette
conception pourtant élémentaire au règne des tabous et
des mythes entourés d'un respect sacré. Mais il reste quantité de gens encore qui ne conçoivent pas que ce même
choix librement conscient doive s'appliquer à la morale
sexuelle. Les religions révélées notamment, qui ont perdu
tant de terrain pendant les deux derniers siècles, essaient
avec la ténacité du désespoir d'imposer au moins leur
morale sexuelle et prétendent que celle-ci (même quand
elle n'est que la séquelle d'une superstition déterminée
comme nous l'avons vu dans le cas du Péché Charnel) est
la morale universelle, bref une sorte de dogme indiscutable.
Cette prétention est donc une atteinte inacceptable à la
liberté de conscience. Chacun a le droit d'avoir sa morale,
même et su:rtout sexuelle, conforme à ses convictions. Et
quand les mœurs ou les lois d'une majorité prétendent lui
imposer, par coercition et par poursuites pénales, d'observer les conséquences d'une morale issue d'un dogme, c'est
exactement la même chose que si on voulait lui imposer
de cette manière ce dogme lui-même : c'est une violation
identique de la liberté de conscience. C'est donc un devoir
pour les défenseurs de cette liberté reconnue par les Droits
humains de combattre des lois qui, la défiant, imposent
délibérément dans le1us dispositions les conséquences d'zm
dogme alors que le dogme lui-même a été rejeté librement
par eux.
Mais la Déclaration des Droits Humains elle-même a
trahi cette liberté de conscience qu'elle prétend proclamer.

-

22-

LES DROITS HUltAJNS

Car on y trouve un article 29 (2) qui déclare que « dans
l'exercice de son drnit et dans la jouissance de ses libertés,
e.hacun n'est soumis qu'aux limitations établies par la loi
exclusivement en vue d'assurer la -reconnaissance et le respect des droits et libertés d'autrui; - ceci est parfait, mais
TOici qui ne l'est plus - << et afin de satisfaire aux justes
exigences de la morale, de l'ordre public et du bien-être
~énéral dans une société démocratique ». La Déclaration
proclame ainsi sa croyance à une « morale » type, en
»'appuyant sur laquelle les législateurs pourront restreindre
la liberté de conscience elle-même précédemment garantie.
Or c'est une erreur de principe et un redoutable danger.
On a le droit de déclarer universelles des règles scientifiques qui ont été découvertes par l'observation et vérifiées par le jeu répété des phénomènes naturels ou provoqués, mai.s il n'y a pas de science de la morale; il n'y
en a pas plus qu'il n'y a de science de la philosophie ou
de la religion. En ces cas, il n'y a que des préférences intellectuelles ou sentimentales pour des systèmes : et ces pr&
térences sont en grande partie dictées par la sensibilité.
C'est avec ce recours final à une « morale >> tenue pour
indiscutable et souveraine que l'on pourra introduire ou
maintenir dans les législations des lois antisexuelles comme
œlles que nous trouvons dans certains Etats (heureusement
rares) dominés par les puritains : lois qui font une in:fraction crilninelle de l'acte sexuel accompli hors mariage ou
de la cohabitation volontaire d'un homme et d'une femme
qui pratiquent l'union libre. Nous retombons, par ce mot
dangereu.-x et arbitraire de « moralité », dans le domaine
des tabous auxquels cette conscience prétendue libre
n'arrive pas à se soustraire. On retire d'une main, hypocritement, ce qu'on a donné de l'autre (avec regret, n'en doutons pas).
Il ne s'agit donc plus ici de cette interprétation juridique
de la Liberté de Conscience (article 18) dont nous avons
démontré l'application naturelle à la liberté morale. Il
s'agit d'un fait bien plus grave. C'est en dépit de cette
liberté et de sa proclamation trompeuse qu'en matière
aexuelle la « morale » - qui n'est autre que celle du Tabou

-23-

W'<;W

RENÉ GUYON

et du Péché (c'est la même chose) - va continuer ses
efforts et multiplier ses prohibitions, bref détruire toute
liberté sexuelle véritable. Car la vraie liberté consiste précisément en le droit d'être en désaccord par ses penséea,
par ses discours, par ses enseignements et par ses actes avec
cette morale empirique à laquelle la Déclaration n'hésite
pas cependant à se référer.
Tout légiste sait qu'il n'y a pas un moindre danger, bien
qu'il soit plus indirect, dans les mots « ordre public et
bien-être général >. Ces mots n'ont pas plus de définition
précise que la morale elle-même. Ils varient avec les pays,
voire avec leurs gouvernements successifs. L'ordre publie
chrétien comporte la monogamie, l'ordre public musulman
la polygamie. Nous sommes dans un arbitraire tel que le
malheureuse liberté de comcience trahie et bafouée n'a
plus de possibilités de s'affirmer et de diriger la conduite
sexuelle de ceux dont les activités raisonnées et convaincues seront contraires à ce redoutable article 29 de la
Déclaration.

Il y a plus. On sait que les Nations Unies ont fait grand
bruit de l'interdiction, par une Convention Internationale,
du génocide, c'est-à-dire de la destruction en masse d'un
groupement humain. Or, dans l'énumération des groupements ainsi protégés, sont mentionnés les groupements
nationaux, ethniques, raciaw; ou religieux (a,rticle 2). On
remarque de suite que les groupements déterminés par une
conception politique ou éthique ne sont pas mentionnés.
Résultat : par exemple les communistes peuvent détruire
un groupement capitaliste et inversement les capitalistes
peuvent détruire un mouvement communiste sans tomber
sous la définition (on en est réduit à se demander si, dans
l'état déplorable des passions déchaînées et affichées de
ce siècle qui dérobe une inhumanité encore inégalée sous
des mots sonores, ce n'est pas cela que l'on veut...). Par
exemple encore, à notre point de vue, un groupement d'homosexuels peut être détruit par les sectaires d'un pays
hétérosexuel et taboutiste au nom de la « morale , outragée de ce dernier : reproduction, acclamée sans doute par
les puritains, de la vieille histoire de Sodome détruite par

-24-

~

LES DROITS HUHAINS

une pluie de feu (ce qui était sans doute la bombe atomique
de ce temps-là...). Tout cela est très insuffisant, très alarmant. Comme dans toutes ces Conventions Internationales
dont la façade bri11ante ne manque jamais de dissimuler
des réserves inquiétantes qui auraient honte de s'affirmer
au grand jour, on en est réduit à se demander qui l'on
trompe; on est en droit de demander des précisions : on
est en droit d'exiger qu'une protection indiscutable soit
accordée 'aux groupements rejetant la superstition du Péché
Charnel et pratiquant ]a Liberté sexuelle intégrale.
Avec les textes que nous venons de citer, tout s'écroule
donc, et, une fois de plus, les prétendus Droits humains
n'aboutissent plus, en matière de sexualité, qu'à une réaffirmation de cet esclavage où les maîtres demeurent les
conformistes des religions et des morales de continence.
(À suivre.)
RENÉ GUYON.

DANS NOS PROCHAINS NUMÉROS
DES TEXTES DE
GEORGES PORTAL
CARLO
JACQUES

COCCIOLI

ROBICHON

JEAN

-25-

BUSSON

TENTATIVE
Poème de ABou NAOUAS

L'HOMME DU MUR DÉMOLI

Abou NAOUAS est né deux siècles après Mahomet. Il a la spontatanéité d'un François VILLON, la mélancolie d'un BAUDEIAIRE•.., une
âme fière et révoltée, orgueilleuse et triste.
L'œuvre de Abou NAOUAS est une page glorieuse de l'histoire
de la poésie de la Syrie... et une source interminable pour des
études interminables sm· un poète très discuté, mais le plus aimé
de son temps. Ce qui caractérise sa poésie est l'homosexualité
et le vin...
Abou NAOUAS a beaucoup intéressé des savants européens, plusieurs études le concernant furent écrites par des professeurs français et arabes, et elles sont à la bibliothèque de la Faculté des
Lettres de Paris. Il a été le sujet de thèses de nombreux Irakiens,
Syriens et Egyptiens.
Il est accepté par les professeurs de nos Ecoles secondaires,
et si ses poèmes homosexuels ne sont pas inscrits aux programmes
officiels, ils sont souvent dans les pupitres des étudiants... éachés,
mais aimés, comme un diamant noir maudit.
La musicalité particulière de ses poèmes rend la traduction
malaisée.

par
ROBERT

L'Homme du Mur Démoli sourit en regardant vers l'ouest.
Mais qu'y pouvait-il voir ? Il y avait bien longtemps, à ce
qu'il lui semblait, que la Femme des Anges, un jou:c de
noir de gris, avait disparu par là, sans se retourner, pour
aller rejoindre ceux qu'elle aimait quand elle habitait la
terre. L'Homme du Mur Démoli avait creusé pendant cinq
jours avec ses mains. Le sol était dur; mais il fallait qu'il
creuse. Il fallait enten-er la Femme des Anges puisq1.1'il
l'avait tuée. D'abord elle l'avait insulté. Il entendait encore
ces p~roles qu'une nuit, au pied du mur démoli, elle lui
avait chuchotées :

Je veux parcourir le monde...
Traverser les mers de Chine,
Mais je revien-s... toujours
V ers ta maison oubliée entre les collines.
Tu es pour moi la tranquillité
Dans un monde qui me la refuse ...
Je cherche toujours à te voir
Comme je t'ai éternellement v1i•••
Grave... jeune... et insouciant...
Je cherche à te tromper
Pour t'ciimer davantage.
Ma tromperie n'est que l'élan
Continuel qui me pousse vers toi
En vain, /ai cherché d'autres étreintes...
Et d'autres baisers...
Oh ma vie...
Je ne suis qu'une pau.vre araignée
Qui, s'est faite étra.11.gler dans ses propres fils ...

A.Bou NAOUAS.
(Traduit par RA.FFI RATEB.)

-26-

SAINT-JUST

-

r
t

T'as pas !'béguin d'la Fille de l'Air ?

Elle avait pris pour dire cela un air tellement câlin, avec
des mots qu'elle n'avait pas accoutmné de dire. Cette phrase
l'avait pénétré comme pendant l'été les asticots qui rongent
la charogne. Il se sentait pris de panique. Avait-elle une
caison de lui poser cette question ? Il fallait agir vite ou
répondre. Mais quoi ? Il n'aimait pas parler. Il disait. sea
phrases en lui; il les répétait pws, au moment d'ouvrir la
bouche, il s'apercevait qu'il était trop tard et il se taisait.
Ce jour-là, stupéfait, il ne pensa même pas à ce qu'il allait
prononcer. Il avait envie de 1·ire aux éclats, de ce rire qui
fait mal partout, qui étouffe. Et il entendait encore la
Femme des Anges :
-

T'as pas l'béguin d'la Fille de l'Air ?

Alo1'8 il saisit la femme par les cheveux. Il ne savait.
pourquoi à ce moment il désira l'aimer, l'aimer beaucoup,
de toutes ses forces et puis l'embrasser, l'étreindre, la posséder. Mais ses mains descendirent au long du visage. Au

-27-

ROBERT SAINT-JUST

passage il frôla la bouche rouge, si rouge, comme un fruit
sans péché, de la Femme des Anges. f:t plus bas, à la rencontre du cou, il sentit une chaleur, puis un battement
rapide sous ses doigts, un rythme inhumain soua ce cou
si fragile; une vie intérieure qu'il aurait voulu voir, sentir
de plus près. Alors il serra de toutes ses forces. Cela craqua
dans sa chair et il ne sentit plus rien. C'est ainsi qu'elle
mourut. Un désespoir brouilla son sang, ses yenx, son
corps. Alors il dit :
- J'ai tué la Femme des Anges.
Et trouvant trop laid le « tué » :
- J'ai fait morte la Femme des Anges.
t.::ependant il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il avait
assassiné sans réfléchir, pour un mot qui n'aurait pas dû
être dit, un mot prononcé trop bas. Encore n'en était,.il
pas tellement certain et n'eût,.elle rien dit, la même chose
serait sans aucun doute arrivée. C'était sa soif de posséder
qui l'avait entraîné juaque-là. Il ne savait plus exactement
ce qui s'était passé en lui. Etait-ce la répercussion dans son
âme de la jalousie de la Femme des Anges, ou son désir de
possession trop parfaite, ou les deux à la fois ? En tout cas,
l'acte était accompli. Pour la première fois, il eut peur
de fermer les yeux, de bouger. Mais il fallait faire quelque
chose. C'était toujours en lui : « Il faut faire quelque
chose ~- Faire ou dire. Et cela provoquait dans _son esprit
une obturation complète, comme un claquement de porte
brusque et définitif. Il n'y pouvait rien et, malgré ses efforts,
c'était pour lui un choc qui le rendait nerveux et méchant.
D'endormi, soudain brutal. A vrai dire, il connaissait peu
la Fille de l'Air. Il l'avait rencontrée un jour où tous les
gens souriaient.
Oai, ce jour-là, tout le monde souriait, la Fille de l'Air
aussi. Elle paraissait heureuse. Mais était-elle vraiment
comme les autres ? La Femme des Anges lui dit :
- C'est la Fille de l'Air.

Il le savait et il savait aussi que c'était une phrase qui
en appelait une autre. Il tendit l'oreille :
- Tu la connais ?
- Je la croise parfois comme toj, c'est tout.
Mais elle t'a souri !
-

28-

L' HOMME DU MUR DÉMOLI

-

Tout le monde sourit !
Tu crois?

Comme elle était douce et rauque, sa voix ! Elle tremblait
légèrement, elle avait peur, semblant suivre un rythme
musical. On aurait dit un rire murmuré, presque une
plainte. Sans plus un mot, ils étaient allés au pied du mur
démoli où souvent ils s'aimaient. Et là, dans une étreinte,
elle lui avait demandé :
-

T'as pas l'béguin d'la Fille de l'Air ?

Puis il avait tué. Et à genoux à côté de la Femme des
Anges, il se mordait les doigts, il sanglotait :
- C'était à moi de mourir.
Et il embrassait la femme, la pressait contre lui. Il voulait la réveiler. « Elle n'est peut-être pas morte, songeait-il.
Et si elle l'est, je veux faire un miracle :.. Mais plus il la
touchait, plus elle refroidissait. Quand elle fut glacée et
raide, il pensa qu'il n'y avait plus rien à faire et il atten•
dit. Quand la lune vint éclairer la partie du mur jusqu'alors
dans l'ombre, il se leva et alla creuser le trou. Au début,
c'était dur. Ses ongles s'uaaient, ils saignaient, mais il creu•
sait sans cesse. Il pensait à ce qu'aurait pu être sa vie
auprès de la Femme des Anges si au lieu d'avoir fait ce
geste, il avait pu répondre. Mais les mots toujours s'étranglaient dans sa gorge.

A dire vrai, c'était un mort qui cherchait férocement
sa place pour dormir. Mais l'homme saignait, se faisait
mal. C'était, pensait-il, une punition poµr son acte, une
bien faible punition. Une autre l'attendait, plus dure, plm
pénible : ce serait de vive encore six mois sans la Femme
des Anges. Six mois pendant lesquels sans cesse il penserait
à elle. Il serait obligé de se retenir pour ne pas aller la
rejoindre sur l'heure. Ce qu'il regrettait surtout, ce n'était
pas de l'avoir tuée, mais de l'avoir perdue. Ses larmes hù
brouillaient la lune et il songeait : « Je voudrait saigner
des yeux. Peut-être ne t'aimais-je pas assez ? ».
Tons les soirs, dès l'apparition de la lune, il creusait son
trou et il pleurait. Le cinquième jour, une larme tomba sur
le dos de sa main. On aurait dit un morceau de flamme.

-

29-

L'HOMME DU MUR DÉMOU

ROBERT S,H:';T -J US'l'

..-ers la ville, sur les traces du chien. A la première habitation, je m'arrêtai, ému, essoufflé, et demandai qui était
eet inconnu noyé. La femme qui me répondit poussa un
léger cri en se frottant la gorge et dit : « Montez là-haut,
sur la place, à l'auberge. C'est là qu'il habitait. » Sans
plus attendre, je repartis.

En y regardant bien, il vit que c?était du sang. Alors il se
leva, rit jusqu'à s'en couper la respiration et hurla
- J'ai terminé mon trou !
Son cri déchira la nuit et l'écho revint pour lui faire
peur. Il sursauta, fit quelques pas vers la morte, et l'attrapant par les cheveux, l'entraîna vers l'étang, de l'autre
côté du mur démoli, par les chemins abandonnés où nul ne
va sans un malheur à cacher, sans le regret d'un bonheur
ou d'une honte. C'est le chemin des solitaires. Il est embaumé par les narcisses et les cris lugubres des grenouilles
transpercent les corps déjà perdus qui vont à la dérive, sans
force, sur l'étang. Quand il fut arrivé sur la rive, il déshabilla le cadavrè pourrissant de la Femme des Auges, et
puisant de l'eau dans ses deux mains unies, il l'arrosa tout
entier. C'était sa toilette de morte. Pauvre morte ! Il essaya
de se rappeler leur rencontre. Les images se brouillaient
devant ses yeux. La fatigue le clouait sur le sable. Il eut
peur de ne plus pouvoir bouger. Il mit les mains à sa
poche. Encore une fois il appela à lui les images. Mais il
y avait toujours un trou noir, quelque ch ose de vague, un
balancement dans la tête, la Femme des Anges Morte, et
puis plus rien. Il chercha le carnet qu'il portait sur lui et
il lut :
La rencontre.
...Cela fait trois jours que je suis là. Trois jours pendant lesquels j'ai visité le Mont de la Mule... Aujourd'hui,
je suis allé vers la haie. Le sable était chaud et le soleil
éblouissant. La mer remontait en vagues légères. J'étaia
triste parce que j'étais seul; et l'émotion s'élevait en moi.
Le silence était trop grand, le soleil trop brûlant et la mer,
la mer montait et mangeait le sable. Au loin, une bête
hurla. Je tournai la tête et j'aperçus un chien qui bondissait aux limites de l'eau. A quelque distance, une forme
allongée. Mais qu'était-ce ? Une angoisse étreignit ma poitrine. Je courus très vite, comme jamais je n'avais pensé
que j'aurais pu le faire. Un jeune homme étendu dans
l'eau sou.riait au ciel. Ses yeux ouverts avaient déjà le regard
fixe des mo1·ts. En me voyant arriver, le chien s'enfuit vera
la ville. Je fus presque heureux de n'être plns seul. La
marée montait. Je pris le jeune homme par le bras et courus

-

30 -

A l'auberge, lorsque j'arrivai, quelqu'un debout près du
poèle, pleurait. « Je vous attendais, vous ou quelqu'un
d'autre. Cependant, c'est vous que je préfère. Je suis la
Femme des Anges. »
L'Homme du Mur Démoli ferma son carnet et regarda
le mort. On aurait dit, dans sa pose détendue, les deux
mains jointes au niveau du cou, qu'il le suppliait de termi•er ses obsèques au plus vite.
L'Homme du Mur Démoli prit le corps dans ses bras et
lentement il allait vers la fosse. Quand la tombe fut comblée, il y déposa un narcisse.

l

A Paris, il loua une chambre qui donnait sur la Seine.
Autour de lui, toutes les maisons avaient des portes et
des rires. Il n'osait y pénétrer. An reste, qu'aurait-il fait
dans des maisons ? Il s'était fixé jusqu'au dix octobre.
Cette séparation d'avec la Femme des Anges n'était qu'un
juste déchirement, une réparation à son crime. Un jour,
dans la rue, il rencontra la Fille de l',Air. Elle sourit mais
il tourna la tête. Ce soir-là, il prit sa décision. Il attendit
huit heures, assis sur un banc. Il pensait : « je ne tirerai
pas dans le cœur. Je veux qu'il reste vivant. Je tirerai
tians la tête ».
A huit heures, il se tua à la première balle.
ROBERT

-31-

SAINT-JUST .

µ

LA FEMME HOMOPHILE
, ,
DANS LA SOCIETE ACTUELLE
Le problème de la femme homosexuelle dans la société contemporaine est, dans son ensemble, connexe à celui de l'homme homophile.
C'est pourquoi, je crois utile de poser le fait devant un groupement comme le Comité International pour Z'égatité se3:1ielle
(C.I.E.S.) et la revue française Arcadie, mouvements qui entendent
réformer l'opinion publique, la morale conformiste, lutter contre
les préjugés et défendre les dro;its sociaux des homosexuels en
général
Si l'étude de l'homosexualité mascvline a fait l'objet d'ouvrages
et d'enquêtes d'une valeur incontestable (Rapport Kinsey; D.-W.
CoRY : « L'homosexuel en Amérique .• , œuvres de li. El.LIS,
M. HmsCHFE.LD, W. STEKEL, S. NACHT, Jmm, etc.), par contre, les
investigations scientifiques et l'étude objective de la femme lesbienne laissent à désirer.
Pratiquement. nous avons peu de sources d'informations, d'observations analytiques, de renseignements neutres. La littérature spécialisée, en ce domaine, se borne le plus souvent, à être uniquement descriptive et les cas cités sont toujours des exemples excescifs qui témoignent de comportements de névrosées dont une cure
psychanalytique aurait généralement raison.
Quant à la littérature romancée, - en excluant celle essentiellement érotique ou pornographique spéculant, dans un but
commercial, sur les complexes libidineux et les refoulements psychiques des lecteurs, nous rencontrons, ou quelques rares autobiographles plus ou moins transposées <« Puits de sotitude ., de
R. HALL; • Vae Solis • de M. L. DOUDART DE LA GRÉE) ou encore des
sources d'inspiration travestie donnant wi pâle reflet de la réalité.
Dans ces œuvres, la « bonne morale • est respectée : l'une - au
moins - des héroïnes faisant " amende honorable • (Otivia,
• Rempart des Béguines ., de Fr. MALLET; « Mlidchen in Uniform •
de Chr. WINSLOE) laquelle consiste - tel un • happy end • cinématographique - à retourner vers l'homme ! L' • autre • devant
rester sur sa • faim • de • femme damnée, de désaxée, de femme
perverse • (!}.

-

33-

SUZAN DANIEL

Or, en réalité, je pense que le problèm~ de l'inversion féminine est à la fois plus complexe et plus sunple.
J'entends : simple en soi, si l'on considère que .le ph~nomène
lesbien est une fantaisie de la nature, - au meme titre que
d 'avoir un système pileux roux ou d'être gaucher - , et qu'il est
le témoignage de notre bisexualité initiale, dont les hasards de
la vie ou, parfois, le choix conscient et raisonné (libre-arbitre) ont
permis l'éclosion.
Mais il est complexe en ce sens que la société, de par sa mainmise perpétuelle sur la liberté individuelle, Em;tend contrôler, . défendre. diriger une éthique basée sur la majorité et que la nunorité _: qu'elle soit sexuelle, raciale, religieuse ou ~olitique --:-- est
toujours sujette à suspicion et à répression. Tant 11 est _vrai. que
la force du nombre reste néanmoins craintive devant l'mfluence
éventuelle d'une minorité ctui lui ferait perdre ses assises !
Cependant le comportement de la fe1Il1?e hom?phil~ bénéficie
de sa part d'une certaine tolérance. Les raiso~ qui ,11:otiveut cette
dernière sont assez curieuses. Il y entre -divers elements basés
sur des jugements bien sujets à caution. Entre autres : les formes
souples de la femme font que les hétérosexuels_ trouvent ces
amours gracieuses, mais - et il convient de le souligner -:- .• sans
im_portance •. Ils n'en retiennent que l'aspect du plaisir des
sens. A leurs yeux, ces amours ne sont que des manifestations de
détraquées, de vicieuses ou des toquades de collégie~nes. attardées qui, tôt ou tard, découvriront - avec ivresse, croient-ils ! la puissance émotive de la virilité masculine. La f~mme reste d~s
l'esprit de la société actuelle i'objet et non le su.3et. Elle ne vo1t
dans l'homosexualité de la femme qu'une tentative, parmi d'autres,
de concilier son désir d'autonomie et 1a passivité de sa chair.
En dépit de quelques droits accordés (droit de vote, ~ar exemple)
- comme un os jeté à un chien affamé - elle persiste dans une
appréciation - dont l'origine se perd ~ans la nuit . des tem~s à la considérer comme un être inféneui· : • Kmder, Kuche,
l{ï.rche • (1) selon le dicton allemand. La femme étant à ses
yeux un c ~inus habens • elle admet plus ou moins, avec une
certaine complaisance, ses • faiblesses . , ses • égarements •
lesbiens. Ceci, bien entendu, pour autant que la lesbienne n'éprouve
point le besoin de s'affirmer.
Les individualités à l'âme trempée, progressistes et au caractère suffisamment indépendant sont toujours aux yeux du pouvoir établi considérées comme des éléments dangereux !
D'autre part, si , en général, la fe~e ho;mophl~7 est moin~
l'objet de sarcasmes de la J?art de la société, c est qu 11 faut ausSI
teni,r compte du fait que ses amours sont plus discrètes que celles
de ses compagnons homosexuels. Sans attirer l'attention sur elles,
il est normal - parce que rentré dans les habitudes - de voir
(1)

Enfants, .cuisine, égiise.

-- 34 -

LA FEMME HOMOPHILE

deux amies se donner le bras, de les voir s'embrasser lorsqu'elles
se rencontrent et même de les voir danser ensemble. Par contre,
l'homophile qui fait la même chose s'attire les invectives. C'est
qu'il appert à l'examen de l'hétérosexuel, que l'homosexualité masculine a quelque chose d'inattendu, d'inhabituel (Il est prouvé que
l'éthique n'est point toujours basée essentiellement sur le raisonnement ou l'altruisme, mais sur les habitudes et les usages. C'est
ainsi qu'en France la polygamie est interdite, tandis que dans
les colonies françaises, elle est autorisée jusqu'à concurrence de
quatre épouses, la cinquième devenant la concubine illégitime et
soumise à l'opprobre général ! Et, naturellement, la polyandrie,
elle, est interdite et punissable dans tous les pays du monde !) .
Il s'est aussi avéré très rare que des affaires de mœurs lesbiennes se soient présentées devant les tribunaux, la raison en
est évidemment la tolérance officieuse dont jouit la lesbienne,
mais, plus spécialement le fait que la lesbienne n'est pas, généralement, attirée par la .femme mineure (j'entends par mineure la
toute jeune fille : 14 à 18 ans), tandis qu'il semble bien que
l'inverse se produise plus couramment chez l'inverti masculin.
Egalement intéressant est le fait de constater que la lesbienne
bénéficie surtout du • sourire complice • des hommes - ceux-ci
ne retenant de ces « amitiés particulières • que le côté grivois,
• l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes •
(CHAMFORT) . Mais la femme hétérosexuelle la considère comme
• een vreemd schepsel • (étrange créature) et la lesbienne fait
souvent l'objet de ses sarcasmes, de ses critiques. Ceci semble
démontrer, une fois de plus, combien les hétérosexuels, par compensation équilibrante inconsciente, condamnent dans leur jugement conscient l'homosexualité d'autant plus sévèrement qu'ils ont
de peine à maintenir la leur Jatente !
D'autre part - et en attendant la parution en Europe de l'enquête menée par le Professeur Kinsey sur le comportement sexuel
de la femme, qui nous apportera un complément d'informations il semble bien, apparemment, que l'homosexualité féminine soit
moins répandue que celle de l'homme. Mais avant de conclure,
des réserves s'imposent. En effet, la position sociale de la femme,
en général, est précaire. Elle est en butte continuellement à des
conceptions tardigrades et à une législation faite pour et par les
hommes qui, avec l'orgueil qui les caractérise, décrètent, en toute
ostentatrice immodestie, la supériorité du sexe dit • fort •·
La femme homophile plus encore que la femme hétérophile
rencontre sur le plan de l'existence sociale des difficultés : de
travail, de salaire, d'indépendance d'action et parfois, lassée de
la lutte, se soumet à l'homme qui lui apportera la sécurité matérielle. Sa vie sera alors une partie de • cache-cache • si un
élément de sublimation ne parvient à trouver une issue à ses
tendances profondes : ou bien elle aura • une petite amie • à
1'4Isu de son mari, ou bien, tôt ou tard, elle sera en proie à des

-

35-

l

_...,....-

SUZAN DANIEL

phantasmes, des névroses dont le psychanaliste fera son pain quer
t idien et essayera, vainement de la guérir de sa • frigidité •.
Cette difficulté qu'a la femme en général et la l esbienne en
particulier de gagner sa vie au même taux que l'homme, de jouir
d'une liberté d 'action et de rencontrer l'âl:(le sœur (notre problème
à nous homosexuels étant aussi notre profonde solitude, le choix
ét ant très limité), !ai t qu'elle :fuit dans le mariage et que celui-ci
établi, elle passe pour hétérpsexuelle aux yeux de la bonne morale
bourgeoise. Les liens affectifs nouveaux qu'elle se crée ainsi font
qu'elle n 'a plus l'occasion, ou qu'elle n'ose plus rechercher l'amie
et qu'elle se perd dans la masse des femmes sentimentalement et
physiologiquement insatisfaites.
C'est pour ces raisons d'ordre principalement sociales, que le
nombre des lesbiennes est plus réduit.

Tenant compte des éléments recueillis par une introspection
personnelle et des comportements observés chez d 'autres lesbiennes, nous avons remarqué une similitude de critiques et
d 'incompréhension de la part des hétérosexuels à l'égard de
l'homophile efféminé et à l'égard de la lesbienne masculinisée.
Ceci démontre combien nous heurtons les idées toutes faites.
L'homosexuel viril et la lesbienne passive sont moins sujets aux
remarques, aux apostrophes discourtoises. Cette réaction s'explique aisément : les deux individualités gardant l'aspect extérieur
de leur sexe, l'hétérosexuel qui les juge croit y voir l'indice d'une
inversion moins affirmée, plus passagère peut-être et, certainement - et cela mérite d'être souligné - il se sent moins choqué.
Ce qui démontre encore- combien • the man in the street • tient
à sauver la face, fut-ce au prix de mille turpitudes et d'hypocrisies.
Je voudrais aussi attirer une attention particulière sur le fait
que la morale rigoriste (influencée ataviquement par la religion
judéo-chrétienne), considère le lesbianisme comme un moindre mal
eu égard à l'homophilie et que la cause en est que les hétérosexuels croient qu'il est très fréquent, indispensable même, que
les rapports physiques entre hommes sous-entendent un coït anal
réciproque ou non.
Il conviendrait d'informer le public par des publications de
vulgarisation scientifique du non fondé de cette assertion. Car,
en fait, la sodomie est affaire de penchant individuel et n'est pas
une exclusivité homophile !
Le gros public ignare se complait à faire des comparaisons
scatologiques en ce domaine, mais oublie que, somme toute, les
organes génitaux spécifiques constituent, eux aussi, des cavités
excrémentielles !
J 'insiste sur cet aspect de l'hostilité hétérosexuelle. Je sws
persuadée qu'il entre pour une très grande part dans l'irascibilité,

-36-

LA FEMME HOMOPHILE

la critique et l a moquerie dont les hommes homophiles sont
l'objet.

Un dernier aspect de l'homosexualité que je tiens à signaler est
celui de l'exhibitionisme dans le comportement et la tenue vestimentaire que les invertis des deux sexes ont tendance d'afficher.
Certes, le phénomène psychique peut s'expliquer : besoin d"affirmation - contre l'hostilité ambiante - désir d' attirer l'attention
sur soi - dans la recherche du ou de la partenaire - besoin aussi
de se donner l'illusion d'être de l'autre sexe. Mais les homophiles
efféminés plus particulièrement exagèrent souvent en ce sens et
ces mani!estations extérieures, assez V!lines, ne font que jeter
davantage le discrédit sur eux. Alors que l'homophile actif
et la lesbienne passive sont rarement mis en scène, l'homme féminin et la femme virile sont ridiculisés avec plaisir, à l'écran; quoi
d'étonnant que ces deux sortes d'invertis soient traités d'appellations sur lesquelles nous préférons ne pas insister. Je pense,
pour ma part, que cette façon par trop démonstrative - et souvent de mauvais goût - de se comporter en public ne fait que
rendre notre tâche pour une réforme de la morale sexuelle à
notre égard plus difficile encore.
Est-il nécessaire aussi de dire que nous estimons indispensable
une réforme dans nos milieux en ce qui eoncerne la propension à
la prostitution ? Nous savons bien que l'intérêt, le goût du lucre
sévit dans toutes les classes de la société et qu'elle n'est pas un
monopole homosexuel. Toutefois, son aspect chez nous est quelquefois tellement outrancier dans ses manifestations tangibles,
qu'une réaction se justifie. Je n 'excuse pas plus pour autant les
milieux lesbiens où, en apparence, la prostitution existe dans une
proportion beaucoup moindre car si les liaisons entre femmes sont
presque toujours gratuites, l'une des partenaires, souvent, se vend
à l'homme et exploite sa faculté naturelle de garder les • bras •
ouverts!

Si nous voulons faire admettre par la Société le bien-fondé d'une
égalité de droits sexuels et sociaux, iJ est indispensable, à mon
sens, que notre attitude morale soit inattaquable et que sur le
plan de l'existence générale nous ne soyons ni des dévoyé (e) s,
ni des individualités floues qui s'assimilent aux moutons de
Panurge.
Les homophiles hommes et femmes gagneraient aussi à ne pas
se confiner dans un centre d'exclusivité. Si nous exigeons une
évolution des conceptions morales des hétérosexuels à notre égard,
H n'est point bon que nous nous confinions à nous-mêmes; l'introversion n'a jamais été constructive! Car aussi bien que nous ne
sommes pas compris des hétérosexuels, aussi bien, nous homose..--cuels, nous ne les comprenons guère et ne faisons rien pou~·
développer nos rapports sociaux avec eux.

-

37 -

~-

LA FEMME HOMOPHILE

SUZAN DANIEL

L'étude de leurs problèmes, par jeu de compensation, les pousseraient, sans doute, à dégager leur cerveau des préjugés et des
tabous qu'ils ont à notre égard.
Même chez nous, nous rencontrons le fait. L'homophile ne s'in~resse guère à la lesbienne et viœ-versa. La chose s'explique si
l"on ne tient compte que de la caractéristique sexuelle, mais elle
ne s 'explique plus du point de vue de l'humain.
Quoique de sexes opposés, leurs tendances profondes, leurs aspirations sont semblables; leurs luttes similaires, leurs revendications sociales communes.
Nous pensons que devant cet état de choses, les deux clans
homophiles ont i,ntérêt à s'intégrer. L'union ne fait-elle pas la
force ?
Nous pensons que l 'intégration de la femme lesbienne dans les
milieux homophiles peut avoir une influence favorable en ce
sens que, bénéficiant auprès des hétérosexuels d'un préjugé plus
ou moins favoral:>le, de plus de compréhension tout de même en
dépit des aléas sociaux que représente sa situation, elle peut
faire admettre plus aisément son comportement sentimentalosexuel. En .fait, son rôle consisterait à profiter, à exploiter la
tolérance relative dont elle est gratifiée dans une certaine mesure
par la société. Si des personnes supportent la femme homophile
et vont même jusqu'à l'absoudre, celle-ci pourrait faire remarquer
combien son cas pourtant est semblable à celui de l 'homosexuel
qui, lui, ne l:>énéficie d'aucune tolérance, d'aucune compréhension. Il serait utile d'attirer l'attention du gros public sur l'illogisme de ses invectives à sens unique.

De même au point dl' vue pénal, le Code anglais prévoit la
répression de !"homosexualité masculine, m ais il ne souffle mot
du lesbianisme.
Dans les établissements ; bars, cafés ou clubs publics fréquentés
par les homosexuels, hommes et femmes, ce sont ceux, plus spécialement, où les homophiles sont en nombre qui font l'objet d'une
surveillance policière active et où les rafles sont, à certaines périodes, hebdomadaires.
En Belgictue, trois villes importantes : Bruxelles, Anvers et
Liège ont de ces établissements; la pègre des homosexuels ea
forme la clientèle habituelle; les homophiles évolués s'y sentent
mal à l'aise et ne visitent ces lieux que lassés, fatigués de trainer
leur solitude. Mais souv ent, ils en sortent écœurés, plus solitaires
encore et honteux de se r endre compte que, pourtant, ils ont des
impulsions sexuelles semblables aux leurs. Rougissant des façons
de faire, de la mentalité, du manque de tenue de ses congénère&
et se sentant t ellement différent d'eux, l'homosexueiae) évolué(e )
se confine dans sa tour d'ivoire, seul(e), tellement seul(e) ...

-

38 -

Et de surcroit l'attitude de la société à son égard n 'est point
faite pour arranger les choses et ajoute à sa souffrance, lui donnant ce complexe d'infériorité qui caractérise trop d'entre nous.
Nous estimons que ce sentiment de honte ne se justifie pas,
quand bien même le comportement de certains d'entre nous ne
serait pas digne d'intérêt... Ces derniers ont souvent eu un mauvais
départ et s'ils en sont là, n'est-ce point souvent la société, la
première, qui en est responsable ? L'homosexualité est parfaitement naturelle pour nous et qu'importe si certains de nos semblables nous font une mauvaise publicité. Il en est parmi nous

comme parmi les hétéTosexuels, des bons et des mauvais, des
conformistes et des esprits libres.
Si nos amours sont souvent orageuses, c'est qu'elles sont ordinairement plus menacées que les amours hétérosexuelles. Elles
sont blâmées par la société n'en retenant que les manifestations
physiologiques et oubliant volontairement le côté sentimental qui,
cependant, chez nous est aussi exigeant que chez eux. En quoi
d'ailleurs nos go-0.ts intimes peuvent-ils déranger la masse ? Deux
personnes de même sexe, adultes, saines de corps et d'esprit,
sans appât de gain, sans employer la contrainte, décident de se
soumettre au dieu de l'amour, en quoi cela est-il répréhensible ?
En quoi cela peut-il donner le droit de nous traiter en bannis ?
Tout cela, j'insiste, est affaire privée et ne regarde en rien la
Société.
J'estime que nous avons également pour mission d'attirer l'attention du public sur cet aspect de la question.

La vie intime des individus n'enlève rien à leurs valeurs morale et sociale, elle n'enlève rien à la santé publique.
Convaincus de ceci. c'est à nous homosexuels des deux sexes
qu'il incombe de mener une vie extérieure irréprochable; c'est
par l'exemple d'une dignité sociale et morale que nous parviendrons à attirer la sympathie-, à jeter loin de nous l'illogisme des
préjugés moraux et sociaux, tous les anciens préceptes, tous les
symboles éculés, toutes ces conceptions dépassées qui nous cataloguent comme des dégénérés, des anormaux, c'est d'abord de
nous-mêmes qu'il faut que vienne notre liberté; c'est en prenant
conscience de notre égalité sociale en tant qu'individu, en tant
qu'h.umain, en tant qu'unicité que nous forcerons à la révision
des erreurs, des idées toutes faites.
Avant que de vouloir être compris par les autres, essayons de
nous comprendre nous-mêmes; abolissant ainsi notre complexe
d'infériorité, nous parviendrons à l'éclosion plus harmonieuse de
notre personnalité psychique, sociale et morale et chacun de nous,
parodiant K.ravchenko, pourra jeter à la face du monde : < J'ai
choisi ma liberté ! •.
SUZAN

-

39 -

DANIEL.

_...,.. ~

EXEMPLES TIRÉS DES HŒURS. ..

EXEMPLES TIRÉS DES MŒURS
DE TOUTES LES NATIONS
• La sodomie est généra1e par toute la terre, il n'est pas un seul
peuple qui ne s'y livre; pas un seul grand homme qui n'y soit
adonné •• écrivait le Marquis de Sade dans Juliette.
La démonstration de cette audacieuse -proposition a été apportée
par le professeur finlandais Edward WESTERMARCK (mort en 1939)
dans son ouvrage • L'origine et le développement des idées moTales • édité en français, chez Payot, par Robert GODET, en
19~8-29. A la façon de CHARTIER dans son c Spinoza ., nous ferons
grace au lecteur des • WESTERMARCX dit... • et des • selon WESTERMARCK... ., nous prenons la parole à sa place pour • le ciœr
souvent et le paraphraser toujours • .
En Amérique, des coutumes homosexuelles ont été observées
dans un grand nombre de tribus indigènes. Presque partout sur
le continent, dès les temps anciens, des hommes habillés en femmes ont rempli les fonctions féminines et vécu avec d'autres
hommes comme leurs concubines ou leurs épouses.
Dans l'Alaska, à Kadiak, il était d'usage, quand on avait un
fils d'allures féminines, de l'habiller et de l'élever en fille, de
lui enseigner les travaux domestiques; à l'âge de dix ou quinze
ans, on le mariait à quelque homme riche. Cette habitude est
encore très répandue chez les Tchouktchis; chez eux, on trouve
couramment des chamans (magiciens) masculins h abillés en femmes et qui passent pour avoir physiquement changé de se;xe.
L'amour homosexuel est chose courante dans de nombreuses
lles de l' archipel malais. Il est très répandu à Bali et chez les
Bataks de Sumatra, ainsi qu'aux îles Marshall et à Hawaï. Les
basir des Dayaks, les mahous de Tahiti sont des hommes habillés
en feµimes et mariés à des hommes.
Chez nous, la plus grande fraternité est la fraternité utérine.
Chez les Néo-Calédoniens, c'est la fraternité des armes, complétée
par la pédérastie.
Les indigènes de la région de Kimberley (Australie occidentale)
otfrent un jeune garçon, un Choukadou, au jeune homme qui,
ayant atteint l'âge de se marier, ne trouve pas de femme. En
Australie méridionale, chez les Chingalis, les vieillards qui n 'ont
pas de femmes sont accompagnés d'un ou deux garçonnets : ils

-40-

les protègent jalousement et ils ont avec eux des relations sodomiques.
A Madagascar, il y a de jeunes garçons qui adoptent les vêtements et l'attitude des femmes : ils ont com,nerce avec des hommes
et payent ceux qui leur plaisent. Chez les Ondongas d'Afri que
sud-occidentale et chez les Diakité- San·akolais du Soudan français, cette coutume est toujours en usage.
En Afrique du Nord, tant chez les citadins que chez les paysans,
au Cameroun, chez les Banaka et les Bapuku, les pratiques homose:,,.-uelles sont courantes. Gérard de Nerval ayant vu danser en
Egypte dans le plus beau café du Mousky deu;x séduisantes almées
c fort belles, à la mine fièt-e, aux yeux arabes avivés par le kohol,
aux joues pleines et délicates ., s'aperçut avec surprise que ses
belles danseuses étaient des mâles : les Khowals. • Quant aux
femmes véritables, écrit-il à Théophile Gautier, il parait qu' on
est heureux de ne pas les voir •.
En Asie Mineure et en Mésopotamie, chez les Tartares et les
Karatchais du Caucause, chez les Persans, chez les Sikhs, chez les
Afghans, chez les Mahométans de l'Inde, l'homosexualité est fort
en faveur.
En Chine, elle est également très commune, il y a des maisons
spéciales de prostitution masculine.
Au Japon la pédérastie remonte aux âges les plus reculés. A
l 'époque féodale les Chevaliers avaient des jeunes hommes pour
favoris. Les moin es bouddhistes vivaient avec de jolis jeunes
h ommes auxquels ils étaient passionnément attachés.
L a Grèce érigea la pédérastie presque en institution nationale.
L'Iliade a pour unique sujet l'amour d'Achille pour Patrocle.
Plutarque et Platon, dès qu'ils parlent de l'amour, c'est autant de
l'homosexuel que de l'autre.
A Rome, sous l'Empire, il était d'usage, dans les familles patriciennes de donner au jeune homme pubère un esclave du même
âge comme compagnon de lit, afin qu'il püt satisfair e sans danger
ses premiers élans génésiques. On a dit de César qu'il était
c l'amant de toutes les femmes et la femme de tous les .maris •.
Gustave Flaubert, dans • Salambô • a évoqué les amitiés profondes que la communauté des camps avait étabUes dans l'armée
d 'Hamilcar : c Dans ce vagabondage perpétuel à travers toutes
sortes de pays, de meurtres et d'aventures, il s'était formé d'étranges amours, - unions obscènes aussi sérieuses que des mariages,
où le -plus fort défendait le plus jeune au milieu des batailles,
l'aidait à franchir les précipices, épongeait sur son front la sueur
de ses fièvi·es, volait pour lui la nourriture; et l'autre, enfant
ramassé au bord d'une route, puis devenu mercenaire, payait ce
dévouement par mille soins délicats et des complaisances
d'épouses. •
André GmE, dans • Corydon . , cite les quelques lignes que
Diodore de Sicile consacre aux mœurs de nos ancêtres, les Celtes :
• Bien que leurs femmes soient agréables, ils s'attachent fort peu

-41 -

... j

SERGE TALBOT
EXEMPLES T1RÉS DES MŒURS•••

à elles, tandis qu'ils manilestent une passion extraordinaire pour

le commerce des mâles. Etendus sur des peaux de bêtes qui
couvrent le sol, ils ont coutume de s'y rouler ayant de part et
d'autre un compagnon de couche. ,
L'homosexualité est une ·coutume populaire en certains cantons
de l'Albanie moderne, où les jeunes gens au-dessus de seize ans
ont pour favoi;is de jeunes garçons de douze à dix-sept ans. C'est
une coutume militaire dans les races guerrières : Sikhs, Afghans,
Doriens, Normands.
Baudelaire disait : • Aimer une femme intelligente c'est déjà
un plaisir de pédéraste • . L'ignorance et la bêtise des femmes
justifient l'homosexualité aux yeux des Musulmans : la compagnie
des petits garçons qui ont toujours des nouvelles à raconter, leur
semble bien plus intéressante que celle des femmes. Les Chinois,
raffinés au point de vue intellectuel, recherchent dans la pédérastie la satisfaction des sens et de l'esprit. Les Athéniens regardaient l'amour des femmes comme né de !'Aphrodite vulgaire,
• qui est du corps plus que de l'âme >, et l'amour des jeunes
hommes, la forme la plus pure de l'amour, comme né de !'Aphrodite céleste.
Le peu d' exemples que j'ai rapportés suffit à faire voir que
l'homosexualité est dans la nature; elle se :forme au cœur du
jeune homme, dit le Marquis de Sade • dans l'âge le plus tendre,
dans celui de la candeur et de l'innocence, lorsqu'il n'a encore
reçu aucune impression étrangère; elle est donc imprimée par
sa main > (Juliette) .
L'opinion qui considère les mœurs homosexuelles comme l'apanage des peuples en décadence est complètement fausse : • Je ne
crois pas imprudent d'affirmer que tout au contraire, écrit André
GmE, les périodes de grande efflorescence artistique - la grecque
au temps de Périclès, la romaine au siècle d' Auguste, l'anglaise au
temps de Shakespeare, l'italienne au temps de la Renaissance, la
française avec la Renaissance, puis sous Louis XIII, la persane
au temps d'Hafiz, etc... - ont été celles mêmes où la pédérastie,
le plus ostensiblement, et j'allais dire : le plus officiellement,
s'affirmait. Pour un peu, j'irais jusqu'à dire que les seules périodes ou régions sans uranisme sont aussi bien les périodes ou
régions sans art. > (Corydon, J)age 169).
Après avoir montré que c'est la nature qui donna aux hommes
une passion universellement répandue, examinons les jugements
moraux que les différentes sociétés portent sur cette passion.
Quand l'homosexualité constitue une habitude nationale, elle
n'est pas blamée : les principes du bon sens s'accordent alors
aux lois de la nature. Les Bataks de Sumatra ne la punissent point.
Les prêtres et l'exemple direct des divinités l'encouragent dans
les îles de la Société. C'est afin de servir leurs dieux que les
Tschats de Madagascar mènent une vie efféminée. A Kadiak
on considérait comme une bonne aubaine de s'attacher pour compagnon un homosexuel Chez les peuples sibériens, les Chamans
homosexuels étaient :tort redoutés du peuple, attendu qu'ils passaient pour très puissants.

Les Indiens Sioux, Sacs et Renards, donnent une :tois l'an, plus
souvent s'il y a lieu, une fête pour le Berdache, ou l'I-cou-cou-a,
homme qui, toute sa vie a été habillé en femme. Chez les Illinois
et les Nandowessis, les efféminés assistent à la danse solennelle
en l'honneur du calumet de la paix; on les regarde comme des
marritons, c'est-à-dire des êtres surnaturels et d'importants personnages.
Dans l'ancien Pérou, les pratiques homosexuelles faisaient partie de la religion : on gardait dans les temples comme prêtres de
jeunes garçons et les seigneurs venaient les rejoindre aux jours
de fêtes.
Quoiqu'elle y soit assez rare, l'homosexualité n'est pas punie
dans les îles Péliou. Les Ossètes du Caucase ignorent ceux qui
s 'y livrent.
Chez les mahométans de l'Inde et des pays asiatiques, la pédérastie est tout au plus une peccadille. Les livres sacrés indous en
parlent avec indulgence. Selon les lois de Manou, c'est un délit
secondaire.
La loi chinoise ne fait pas de distinction entre les délits homosexuels et les autres délits sexuels. Tout dépend de l'âge de la
• victime • et de son consentement.
Les peuplades qui condamnent l'homosexualité agissent par
crainte et par basse superstition : si elles haïssent les hommes efféminés, c'est qu'elles les cr9ient versés dans la magie.
La sévérité de la loi juive contre la Sodomie est due, comme le
rappelle Paul REBoux dans • Sens interdit ,, en partie au fait
que l'accroissement de la population était à l' époque, un besoin
très vif chez les Juifs, en partie au fait que la sodomie était
intimement liée à l'incrédulité et à l'hérésie. De même, c'est en
tant que pratique d'infidèles, en tant que signe d'incrédulité, que
la religion de Zoroastre condamnait l'homosexualité.
Le Christianisme, par haine des mœurs naïves des païens, s'est
efforcé de proscrire ce goût : < Il est faux, hors de toute vraisemblance, écrit le Marquis de Sade, que ce soit en punition de ces
écarts que ces villes, ou plutôt ces bourgades, aient _péri par le
feu : placées sur le cratère de quelques anciens volcans, Sodome,
Gomorrhe périrent comme ces villes d'Italie qu'engloutirent les
laves du Vésuve; voilà tout le miracle et ce fut pourtant de cet
événement tout simple que l'on partit J)Our inventer barbarement
le supplice du feu contre les malheureux humains qui se livraient
dans une partie de l'Europe à cette naturelle fantaisie. • (La
philosophie dans le boudoir).
Au Moyen-Age, on associait si étroitement la sodomie et l'hérésie que le même nom les désignait toutes deux. Le bougre (d.u
latin bulgarus : Bulgare), tout comme son synonyme anglais
(bugger) fut dans l'origine le nom d'une secte hérétique venue
de Bulgarie au onzième siècle, puis s'appliqua à d'autres hérétiques, mais devint en même temps l'expression courante pour
désigner un homoseÀ--uel. • Les Caïmites, hérétiques du douzième
siècle, dit Sade, prétendaient qu'on n'arrivait au ciel que par l'in-

- 4,3 -

_. j

SERGE TALBOT

continence; ils soutenaient que chaque action infâme avait un
ange tutélaire et ils adoraient cet ange en se livrant à d'incroyables débauches. • (Juliette). Quant au.x Cathares, les Parfaits, porteurs de la plus haute civilisation médiévale, s'ils condamnaient les fautes contre l'esprit (temptatio diabolica) ils étaient
très indulgents pour les fautes découlant de la • temptatio carnalis • : • Des péchés imputables au corps - créé par le Mal l'âme n'étant pas responsable, n'ayant aucun pouvoir de les éviter,
tant qu'elle n'avait pas atteint un niveau ontologique supérieur. •
(René NELLI, • Spiritualité de l'Hérésie : le Catharisme ., p. 140).
Beaucoup de chevaliers, qui n'étaient pourtant ni Caïmites ni
Cathares, brûlèrent d'amour pour de jolis pages. Devant Jérusalem, les Croisés empruntèrent aux Sarrazins l'usage de 1a pédérastie : ce fut le beau prétexte qu'invoqua plus tard Philippe le
Bel, le faux monnayeur, pour brO.ler les Templiers et s'emparer
de leurs richesses. En France on brûla des homosexuels jusqu'à la
seconde moitié du dix-huitième siècle.
Il ne faut pas se lasser de le répéter : l'homosexualité pratiquée entre adultes consentants, n'est pas une faute morale, mais
tm délit religieux, aux yeux de quelques-unes seulement des
800 religions qui se partagent l'humanité. C'est une affaiI:e strictement privée, comme boire du vin, en dépit du Coran, ou de
manger du lard en Carême, en dépit de l'Eglise. Ton corps est
à toi...
• On s'est même demandé, dit WESTERMARCK, que j' ai tant pillé
et qui mérite bien l'honneur de cette citation, on s'est même
demandé si la ll)oralité avait quelque chose à faire avec un acte
sexuel que commettent deux adultes par consentement mutuel,
qui ne produit pas de descendance, et qui, après tout, n'intéresse
le bonheur de qui que ce soit, hormis les partenaires. • (paiie 466).
L'homosexualité n'étant qu'une faute religieuse (au demeurant
l'une des moins graves de celles qui se commettent journellement
dans le monde) on comprend que la loi et l'opinion publique se
montrent d'autant plus indulgentes à son égard qu'elles se sont
émancipées des doctrines théologiques. Ce sont les rationnalistes
du dix-huitième siècle qui ont montré que punir de mort la
sodomie était une atrocité. Dans le Code Napoléon, aucune loi ne
tend à réprimer la pédérastie : peut-être, comme dit André GIDE,
est-ce parce que ces lois eussent d'abord gêné certains de ses
généraux les meilleurs.
Essayons de nous représenter ce qu'aurait perdu l'humanité si
l'on avait brûlé tous les homosexuels : Socrate, Platon, Epaminondas, Sophocle, Théocrite, Virgile, Catulle, César, Léonard de Vinci,
Etienne Dolet, Montaigne, Shakespeare, Lulli, Lautréamont, Verlaine, Rimbaud, Oscar Wilde, Marcel Proust, André Gide, pour ne
citer que des morts.
Comme le disait Philippe en contemplant à Chéronée les restes
du bataillon sacré des amants - monceau confus d'armes et de
corps réunis et serrés : • Périssent misérablement ceux qui soupçonnaient ces hommes d'avoir été capables de faire ou d'endurer
rien de déshonorant. »
SERGE TALBOT.

-44-

L'HOMOPHILIE EN ANGLETERRE
L'Angleterre est un des pays où les difficultés personnelles
et sociales des homophiles sont terriblement aggravées par l'interdiction légale. Jusqu'à la récente époque Victorienne, l'interdiction générale de la loi était rarement invoquée, mais depuis que
l'Acte d'Amendement à la Loi Criminelle a été promulgué, les
poursuites se sont multipliées à un point tel qu'il n'est pas exagéré d'affirmer que les homophiles d'Angleterre subissent une
yéritable persécution légale. Il n'est pas rare que des sentences
condamnent à cinq ou sept ans d'emprisonnement pour relations
homosexuelles entre majeurs.
Certains milieux sont amenés à penser que le nombre des homophiles a considérablement augmenté ces dernières années. La
considérable augmentation des comparutions devant les tribunaux, suivies de jugements sévères peut le faire penser. Par
ailleurs, t:ne conspiration du silence a longtemps maintenu le
public et les particuliers dans l'ignorance de ces faits; les temps
changent : on ose maintenant parler de l'homophilie en Angleterre.
Deux guerres, le service militaire national, le développement
de l'influence féminine, le déclin de la force de la religion et de
sa morale, sont sans aucun doute, à la base de ce changement, et
o:it permis le développement de l'homophilie comme ses pratiques. Il semble même que son extension ne permet plus à la
police d'appliquer les articles d'une loi surannée.
1953 est en passe de devenir une date capitale et aussi importante que 1895 dans les annales de cette question.
Si 1895 fut l'année du procès d'Oscar Wilde, en 1953, un membre
du Parlement, un romancier populaire, un acteur bien connu et
un jeune pair sont tombés sous le coup de la loi. Le membre du
Parlement et l'acteur ont été accusés... • de faire des avances
à des officiers de police, tout habillés, dans des lavabos publics •.
...Telle est la façon de détecter le • crime ., ce dont beaucoup
se sont plaints, et ce qui a permis de suggérer que l'action légale
ne devrait être commencée et poursuivie qu'après une plainte
provenant d'un particulier.
Le public anglais a été três impressionné par une déclaration
du magistrat qui présida le procès de l'acteur, et selon laquelle
la Cour de Londres-Ouest ne jugerait pas moins de 600 procès
analogues par an.

-45-

1

PETER RAYNER

L'HOMOPHILIE EN ANGLETERRE

Cependant, les journaux pop1ùaires ont pris position en faveur
d'une sévère répression, seul moyen de remédier à ce vice. En
conséquence, des recouxs contradictoires ont été présentés aux
autorités publiques : d'une part, en faveur d'une enquête auprès
du pu~lic et de la réforme de la loi; d'autre part, en faveur de
l'emprisonnement et de la publication des délits. Le Secrétaire
d'Etat, à _l'Intérie~ a simplement entrepris une enquête privée
pour etudier la meilleure méthode d'action envers les délits moraux,
en tenant compte de l'expérience acquise dans les pays étrangers.

Il déclara au Parlement : • Nous devons toujouxs nous rappeler,
que, outre les invertis réels, il y a de pseudo-homosexuels qui
emploient ce moyen au lieu des relations sexuelles habituelles,
vinnent s'y ajouter les prostitués mâles, les amateurs de sensations qui veulent essayer toutes les formes d'excitation et de
-plaisir. •
L'enquête du Secrétariat d'Etat à l'Intérieur devrait montrer
très vite que les centaines de personnes ramassées par la police
pour outrages ne sont pas des prostitués mâles, mais de pauvres
malheureux, atrocement seuls, et qui cherchent seulement Wl
exutoire sexuel.
A cause même de cette atmosphère ici dépeinte, l'Angleterre
n'a pas comme l'Allemagne, la France et les Etats-Unis une production importante d'ouvrages traitant de l'inversion sexuelle.
Jusqu'à une époque assez récente, rien n'avait été publié depuis
Ulnve,rsion Sexu.ene de HAVELOCK ELLIS en 1898 et le livre court
mais influent de Edward CARPENTER Sexe intermédiaiTe, en 1910.
Mais 1a psychanalyse · a reçu droit de cité, et le rapport KINSEY a
fait en Angleterre grande impression, et ses statistiques sont une
confirmation de l'importance de l'homophilie. Un stupide correspondant affirma ici que ces ouvrages étaient dus à Proust et à
Gide, c'était en tout· cas reconnaître l'influence de ces auteurs
dans les milieux intellectuels.
Récemment quelques excellents livres anglais ont traité ce sujet.
Est spécialement remarquable un traité sur l'inversion britannique, exposé avec compréhension et sympathie : La Société et
les homosexuels, de Gordon WEsrwooD, publié en 1952. Occasionnellement, des caractères homosexuels ont été introduits avec
prudence mais avec beaucoup de sérieux dans des romans et
des pièces de théâtre. Enfin, durant ces deux dernières années
trois excellents romans ont été publiés : Lock Down in Me-rcy
(Abaissez votre regard vers la compassion, traduit en français par
1€ Chemin des Hommes seuls), de Walter BAXTER; ce livre a même
obtenu la reconnaissance semi-officielle de la Société du Livre;
L'automédon, de Mary RENAULT, et Le oœu,- en exil, de Rodney
CARLAND, le meilleur des trois, qui présente l'image la plus réelle
du milieu homosexuel anglais.
A ce sujet, on a dit qu'il était secret. WESTWOOD le décrit graphiquement. Il y aurait trois niveaux : le coin de la rue, le
cabaret • bizarre ., et la demi-douzaine de • clubs privés spécia= •.
En dehors de cette très petite minorité connue, il y a un grand
nombre d'êtres malheureux et isolés, vivant dans un entourage très
hostile.
La répression, le silence, ont fait, font encore en Angleterre
beaucoup de mal et c'est un non-sens de croire que là est la
protection de la société.
Il est impossible de savoir si les événements de 1953 vont amener
en Angleterre une aggravation temporaire de la situation des
homophiles, ou mieux, une amélioration graduelle. Il y a lieu
d 'espérer.
PETER RAYNER.

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-47-

Le pair a été mis en accusation à la suite du récit d'un boyscout de 15 ans. Lors de la première comparution en justice, le
jury a signifié qu'il ne retenait pas le chef d'inculpation. Alors
la police a chargé le pair d'avoir commis, un an auparavant, des
actes infâmes, avec un jeune homme. Le témoignage de celui-ci
ayant été recueilli, un deuxième procès s'ouvrira. Un tel traitement envers un Pair du Royaume montre bien l'acharnement avec
lequel les homophiles sont persécutés.
Et n'est-ce pas à la fin de l'année, corrigeant l' aspect, peut-être
un peu sordide, de ce qui précède, qu'on a_pprit la tragique nouvelle qu'un brillant jeune pianiste s'était empoisonné à la suite
de la mort de l'ami avec lequel il vivait.
En dépit de cet accroissement de délits homosexuels, entre
1938 et 1952, la presse n'engagea jamais de sérieuses discussions

à ce sujet. Cependant, il ressortait clairement des commentaires

et des • attendus • des juges et des magistrats qui condamnaient
les délinquants, que dans les sphères officielles ces mœurs étaient
d'une perversité abominable.
Le silence a été rompu le 31 octobre 1953 par le • New Statesman ,, hebdomadaire socialiste, par des articles signés de l'éditeur

lui- même et par E. M. Forster, sous le titre : • La Société et les
homosexuels •. La prise de position suivante est tout à leur honneur : • Il ne devrait pas y avoir de pénalité contre des adultes
mâles qui s'unissent ensemble et décident de mener en. privé, une
vie homosexuelle , .
En même temps, le Sunday Times publia un article - le l" novembre - qui dit : • C'est probablement l a première fois qu'un
journal national de haute tenue a consacré son article de tête à
ce sujet. Quelques lecteurs pourront être surpris. Mais les événements exigent que ce problème soit discuté sur une plus vaste
échelle qu'il ne le fut jamais auparavant, et il est si grave, qu'il
est un devoir impératif de le soumettre à l'opinion du public. •
Les deux journaux exprimèrent l'avis que • la loi qui intervient
envers un délit de cette nature n'est ni fondée, ni en accord
avec les normes éthiques courantes •.
Le 15 novembre, un très important journal du dimanche publia
un article • Homosexualité • qtù disait : • Ce serait certainement un signe, non de décadence, mais de réalisme humain et
spirituel, si la barbarie médiévale de la loi actuelle concernant
l'homosexualité mâle était reconnue et abandonnée •.

--T
EN BELGIQUE

A Caeluis et Quintius
Caelius et Quintius, fleur de la jeunesse de Vérone,
Se meurent d'amour, le premier pour Aufilenus, le second
pour Aufinela,
L'un pour le frère, l'autre pour la sœur.
C'est là ce qu'on a71pelle la camaraderie fraternelle dans
toute sa douceur.
Poul' lequel ferai-je plutôt des vœux ? Pour toi, Caelius,
Car tii m'as donné de ton amitié des preuves éclatantes,
Quand une flamme insensée m'embrasait jusqu'aux
moelles.
Sois hein·eux, Caelius, et dans ton amour, triomphant !
(Extrait des Poésies de Catulle)
(auteur latin, 87 av. J .-C.)
traduit par Alain.

À

paraître prochainement

ANTINOUS
33 dessins de

JEAN

(Vélin de Lana). -

BOULLET

Prix : 3.600 F

Par de nombreux échos qui nous sont parvenus, nous savons
que les homophiles belges des deux sexes souhaitent qu'il se
crée en leur pays un centre culturel s'inspirant de l'Idéal du
Comité International pour l"égalité sexuelle.
Suzan DA!IIEL, assesseur au sein de ce Comité et déléguée pour
la Belgique, s'efforce de fonder, avec la collaboration efficiente
d'ami(e)s un Centre similaire à ceux existant un peu partout
dans le monde et où les nôtres pourraient se rencontrer librement
pour y discuter amicalement de leurs problèmes intimes, moraux
et sociaux.
Dans les premiers jours du mois de décembre 1953, au cours
d'une petite réunion - qui put avoir lieu grâce à l'hospitalité d'un
docteur - quelques amis et amies belges et hollandais se retrouvèrent pour tenter de jeter les bases d'organisation d'un groupe
homophile belge.
Nos amis hollandais par leurs suggestions et conseils basés sur
une expérience longue ·de huit années de réussite, apportèrent un
précieux concours.
Le hasard fit que nos voisins des Pays-Bas furent touchés les
premiers, mais la France et la Suisse nous assurent leur collas
boration.
En Belgique, il y a énormément à faire et nous prévoyons
beaucoup d'obstacles à surmonter. A commencer parmi nous où
des préjugés et une peur parfois exagérée tiendront peut-être,
momentanément, éloignés certains des meilleurs d'entre nous.
Tout début est un apostolat, surtout lorsqu'il s'agit d'une minorité qui s'affirme. Ce sera long, ce sera laborieux, Mais les personnes présentes au cours de cette première réunion de prise de
contact sont toutes animées de foi, d'enthousiasme lucide et ne
sont pas des natures pessimistes.
Elles ne sont pas néanmoins sans savoir, non plus, que la
poursuite de la tâche qu'elles se sont assignée, ne peut réussir
sans le concours de tous nos amis et amies objectivement intéressés. Elles souhaitent donc que les homophiles de notre pays ne
se cantonnent pas dans leur • tour d'ivoire • en attendant de
• voir ce que cela donnera ,.
Qu'ils nous écrivent, en toute confiance, pour prendre contact;
qu'ils nous fassent connaître leurs points de vue, leurs suggestions; qu'ils nous aident par une collaboration effective. Qu'enfin
la devise • l'Union fait la force • s'avère "Véritable pour nous
aussi !

On peut souscrire à Arcadi.e

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Suzan DANIEL.

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49-

F

BIBLIOGRAPHIE
Biographies et Autobiographies
François PORCHE : Verlaine tel qu'il tut <Flammarion) .
Paul VERLAINE : Confessions (Albert Messein) .
André GIDE : Jou.mai; Si le grain ne meurt; Oscar Wilde (Gallimard).
Léon-Pierre QUINT : André Gide. Sa. vie. Son œu.vre (Stock) ;
Marcel Proust. Sa vie. Son œu.vre (Simon Kra).
Suzanne de CALLIAS : L"étrange passion de Junot, duc d'Ab-rantès (Mercure de France) (15-12-1926 et 1-1-1927).
Maurice SACHS : Le Sabbat (Corrêa).
J.-P. SARTRE : Saint-Genet, comédien et martvr (Gallimard).
Marguerite YOURCENAR : Mémoires d'Ha.drien (Plon).

Ouvrages Scientifiques
G. MARANON : L'évolution de la sexuatité et les états intersexuels (Gallimard).
Havelock ELLIS : L'inversion sexuelle (Mercure de France).
Dr GARNIER : L'onanisme seul ou à deux (Garnier).
Magnus HIRSCHFELD : Le sexe inconnu (Ed. Montaigne).
Kraft EBING : Psychopa.thia Sexualis CPayot).
Dr CAUFEYNON : L'Homosexualité chez l'homme et chez la

femme.
W. STECKEL : Onanisme et homosexuaiité (Gallimard).
KINSEY : Le comportement sexuel de L'homme (Ed. du Pavois).
GARNIER : Anomalies sexuelles.
M. HIRSCHFELD : Homosexualité de l'homme et de la femme
(Berlin).
HESNARD : La. psychologie homosexueite (Stock).
LAUPT (St-PAUL) : L'homosexualité. Homosexuels et invertis
(Vignot).
MOLL : L'Inversion sexuelle.
POUCHET : L'onanisme chez l'homme.
E. WESTERMACK : Origine et développement des idées morales
(Fayot).
JUNG : Svmboles et métamorphoses de la libido Œd. Montaigne).
Nacht SACHA : Psvchanalvse des psvchonévroses et des troubles
de !-0. sexualité (Alcan).
et les ouvrages de Siegmund FREUD.

50 -

J
LES DEUX AMIS ( Statue, à Francfort-sur-le-Main)